841.2026.La clairière

 

Tu vois, me dit François, c’est mon coin de ma jeunesse.
On y venait avec les copains. Y avait les cowboys assis sur la barrière, domptant leurs fiers mustangs. Et les tribus indiennes, Sioux, Cheyennes, Apaches  surgissant du fond de la clairière. Combien en ai-je tués ! Combien de fois ai-je été blessé par leurs flèches sauvages !
Et le temps a passé.
Plus tard, j’y conduisais Nicole. Les bicyclettes rangées à l’abri des regards nous refaisions le monde assis dans l’herbe haute. Des heures à bavarder, à parler de nous, de demain. Les premiers baisers, les premières caresses.
Et le temps a passé.
Plus tard, nous y promenions Pierrot dans son baby relax. Son quatre-heures, un petit pot d’épinard qui laissait tant de traces. Puis venait la récompense, le rot libérateur.
Et le temps a passé.
Aujourd’hui, c’est l’heure des souvenirs, de la nostalgie. Je viens encore y réchauffer ma vieille carcasse.
François se tait un instant. Il est temps de rentrer.
Au loin un scraper s’approche.
Demain les Sioux laisseront place aux caddies.

 

840.2026.Le puits

 
La nuit s'achève à Mésigny-le-Vieil.
L'aube ne tardera pas.
Des écharpes de brume flottent encore.
Tout est calme. Tout est serein. 
 
Les bêtes sont à l'étable.
Quelques mugissements troublent le silence.
Le ru limpide murmure entre les pierres.
Là-bas, au fond du village, la cloche de l'église attend son heure.
Bientôt il faudra se lever.
Couper l'épeautre, tailler la vigne, soigner les bêtes.
Une rude journée de paysans, courageux, silencieux, travailleurs.
Tout est calme. Tout est serein. 
 
Pourtant, une lueur rousse veille derrière une fenêtre.
Juste à côté du vieux puits abandonné.
Celui dont personne n'aime s'approcher à la nuit tombée.
La brume passe devant la vitre, la lumière vacille.
Et dans Mésigny-le-Vieil, soudain, le matin semble attendre.
Tout est calme. Tout est serein.
 
En apparence.

839.2026.Au pays des ancêtres


Tintin était un citadin. Un vrai. Libre. 
Pas difficile à nourrir.
Il allait saluer chaque jour les cuisiniers du Martinez (5 étoiles s’il vous plait) 
ou son ami Graille, le boucher du Suquet.
Toute la journée, il promenait en ville où il avait ses copains. 
Tout le monde le connaissait. 
Je n’étais alors que le jeunot qui accompagnait Tintin.
Un jour la famille décida d’un voyage au Piémont. 
Bien sûr, on l'emmena.
Lemma, un village perdu dans la montagne. 
On y laissait la voiture et fallait poursuivre à pieds vers Lod Bounet. 
Le quadrupède citadin découvrait la nature : 
des chemins non goudronnés, des machins pleins de feuilles plantés un peu partout.
Et, vous savez quoi ? Des aliens bizarres avec une petite tête, 
un petit chapeau rouge dégueu, une bouche en forme de bec, un corps recouvert de plumes. 
Bipèdes aussi mais plus petits que les autres. 
Et quel langage incompréhensible. Et ça mange des graviers et les graines qui trainent. 
Alors, Tintin fonce. Les aliens s’échappent. 
Elles se dandinent, caquètent, se jettent dans la pente écartant des ailes inutiles. 
Bref. La gent avicole se trouve éparpillée au grand dam des paysans du coin.
Nous passâmes notre chemin ignorant l’affaire.
Ainsi furent les premières vacances de Tintin au pays des ancêtres.     

838.2026.Lamartine

 
« Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards ! »

Dans « Tableaux de nature », Chateaubriand écrit :

« Forêt silenci-euse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inqui-étude ! »

Ce n’est pas Lamartine, chacun fait ce qu’il peut,  
Mais, pour accompagner mon modeste tableau 
J’ai choisi de garder le texte le moins beau.
Parce que texte et tableau ont les mêmes défauts 
On le voit bien ici, n’est pas Turner qui veut !

837.2026.H2O

 
Le hasard, le Bon Dieu, peut-être la Chimie,
Eut une fois l’idée d’accrocher deux atomes
Sur le dos d’un troisième, ce qui permit, en somme,
De créer ce liquide, cet élixir de vie.
Je vous parle de l’eau puisqu’ainsi on la nomme.
Qu’elle vienne d’étoiles mortes, du ciel ou des comètes
Nous lui devons la Vie et celle des autres bêtes.
Elle existe partout mais rarement liquide
A la fois inodore, incolore, insipide.
Elle nourrit les plantes et en gorge les fruits.
Les deux tiers de nos corps en sont même produits.
Elle crée de l’énergie, elle sculpte les montagnes
Et partout sur la Terre, elle nous accompagne.
Elle nous fit le Déluge, purifie les croyants.
Elle donne la beauté aux rus, à l’océan.
Et surtout, elle est seule à savoir apporter,
Le bon goût au pastis, quand il fait chaud l’été.

836.2026.Cela est bien.

Il en avait emmagasiné des équations. 
Il s’était formé à Supélec. 
Perfectionné à Georgia Tech.
Peu à peu, il avait de venu expert en traitement du signal :
Comment nettoyer les parasites pour se limiter au vrai signal.
Son chef réside en Californie. 
Son DRH en Europe. 
Ses équipes aux Indes.
Un monde industriel moderne, un marché mondial.
L'une des puissantes multinationales en technologies de l'information. 
Une concurrence redoutable, 
des milliers d’opérateurs, des milliards de dollars.
 
Lui, il vit dans le nuage. Le cloud, quoi !
Allongé sur sa chaise-longue, 
Mistigri sur les genoux.
Son petit ordi calé sur le ventre, il travaille.
Son village de 42 habitants. Son jardin. Ses tomates. Ses salades. 
La vue sur les montagnes. 
 
“Cela est bien, dit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.”