817.2026.Le temps a laissé son manteau

 
Le temps a laissé son manteau 
De vent, de froidure et de pluie, 
Et s'est vêtu de broderie, 
De soleil luisant, clair et beau. 
Il n'y a bête ni oiseau 
Qu'en son jargon ne chante ou crie: 
« Le temps a laissé son manteau ! 
De vent, de froidure et de pluie, » 
Rivière, fontaine et ruisseau 
Portent, en livrée jolie, 
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie ; 
Chacun s'habille de nouveau. 
Le temps a laissé son manteau 
De vent, de froidure et de pluie, 
Et s'est vêtu de broderie, 
De soleil luisant, clair et beau. 
 
Charles d'Orléans (1394/1465)

816.2026.Un paysan passait par là.

 
Les classes terminées, je suis affecté au Centre CEA de Vaujours. Je connaissais un peu le CEA, Commissariat à l’Energie Atomique pour y avoir opéré épisodiquement pendant mes études. Au volant de ma belle 2cv je cherche en vain un établissement important dans le coin. Rien. Je questionne un agent de police qui me dit que ce centre étant secret, il ne peut m’en donner l’adresse exacte. Bizarre ! Heureusement, un paysan passe par là. Entendant ma requête, il intervient. « T’as qu’à suivre la route, c’est tout en haut ». Ah le respect du secret en France ! C’est ainsi que je découvris qu’il existait une branche militaire au CEA.
Ce Centre était consacré à la détonique une partie de la mécanique des fluides générée par chocs intenses : comment projeter, mettre en forme ou comprimer la matière par action des explosifs. J’allais découvrir toute l’ampleur de cette discipline avec ses aspects scientifiques, numériques et expérimentaux : les théoriciens jouant avec les équations du choc et les adiabatiques, les chimistes chargés des formulations nouvelles à forte capacité et les expérimentateurs spécialisés dans les mesures ultra rapides comme leurs extraordinaires caméras capables de plusieurs millions d’images par seconde. Un monde technique passionnant où règnent la microseconde, les milliers de bars et les explosions en casemate. Mais aussi, un milieu enthousiasmant de jeunes gens, le tutoiement de rigueur et un objectif commun à tous, fédérateur.
J’allais y passer plus d’un an avec une curiosité sans cesse croissante. Au point d’envisager d’y poursuivre ma carrière. Mais était-ce éthique de travailler dans ce domaine ? Discussions familiales. Détestable force de frappe ou salvatrice dissuasion ? Merci à mon épouse d’avoir su privilégier mon choix et faire taire ses réticences. Je me portai donc candidat, fus admis et allai y consacrer toute ma vie professionnelle. Avec un intérêt qui n’a jamais failli.

815.2026.Benford et les fleuves du monde

 
La loi de Benford s’intéresse aux ensembles de nombres classés selon leur premier chiffre non nul. Par exemple, 378  ou 3,80 ou 0,35 seront classés 3. Sur 100 nombres aléatoires, il y en a à peu près autant dans chaque classe de 1 à 9. Ça semble normal.
J’ouvre le catalogue Carrefour et classe les prix. Je m’attends à trouver une même répartition. Erreur. Presque tous les prix commencent par 1 à 3 et presque aucuns par 4 à 9. Bizarre !
Même constat pour les produits informatiques d’Amazon. Presque tous dans les petites classes.
Bon, peut-être ai-je eu tort de rester dans le commerce ? Je poursuis avec les principaux fleuves du Monde, la suite des puissances de 2 ou les populations des pays.  Même constat.
Chat GPT m’explique que ces listes obéissent à une propriété d’invariance d’échelle. Si je transforme les prix de Carrefour en francs, je trouve à nouveau qu’il y a énormément plus de nombres commençant par 1 ou 2. Bizarroïde. Bon, mais pourquoi les prix, les fleuves, les puissances de 2 et les populations mondiales obéissent-ils à cette propriété mathématique ? 
Chat GPT me précise que cette propriété est due à une échelle multiplicative plus adaptée aux grands nombres que l'échelle additive adoptée depuis l'antiquité. Nous passons ensuite aux réactions humaines qui seraient sensibles à la multiplication du stimulus, au social avec une fiscalité additive mal adaptée au sentiment d’inégalité qui, lui, serait multiplicatif. Mais, mon cher Chat, ne serait-ce pas expliquer que l’opium fait dormir car il a la vertu dormitive ? Moi je la trouve bien bizarre cette loi de Benford.Et vous?

814.2026.L'oiseau canari


Notre voisine au Cannet était la charmante Mme Lotti. 
Toujours prompte à ouvrir une mignonnette de champagne, 
elle nous accueillait souriante dans son appartement surencombré de meubles. 
Faut dire qu’ayant vendu leur hôtel, les époux Lotti n’en manquaient pas.
Elle nous raconta l’histoire de son mari, Armand 
qui avait acheté un avion prototype Bernard à moteur Hispano Suiza 600 cv car il voulait traverser l’Atlantique. 
Pour ce faire, il avait embauché deux pilotes pour l’assister. 
De couleur jaune, l’engin fut baptisé l’Oiseau Canari. 
Mais, à cette époque, l’État français avait interdit de telles tentatives jugées dangereuses. 
C'est donc clandestinement que l'Oiseau Canari fut transféré aux États-Unis. 
C’est de là qu’il put s’envoler pour le voyage retour en juin 1929. 
Peu de temps après le décollage, voilà qu’un passager clandestin apparaît par la trappe de visite du fond de la cellule. Le premier passager clandestin dans un avion. C’est un jeune Américain qui veut écrire un livre.
L’autonomie attendue est à peine suffisante. Ce passager clandestin va générer un surcroît de consommation. 
Faut-il le jeter à la mer ?  En plus, les conditions météorologiques se dégradent. 
Finalement, les aventuriers décident de raccourcir le trajet et de se poser dans le nord de l'Espagne. 
Le lendemain, ils poursuivront leur périple vers Cazaux puis vers le Bourget.
En 1932, l'avion fut racheté par le gouvernement pour qu'il soit conservé au Musée du Bourget. 
Nous avons eu la chance de le visiter avec la fille des Lotti et de nous rendre compte 
de son étonnante exiguïté et de l’extrême fragilité de ses cloisons en contreplaqué. 
Fallait être gonflé. Et svelte en même temps. Pas facile. 
Bravo Armand !

813.2026.Esparron

Le sursis. Je suis retenu comme Scientifique du Contingent mais, au préalable, il me faudra faire mes classes. 
Une curieuse expérience. Les gamins qui m’accompagnent ont 5 ans de moins que moi, la plupart sans aucun diplôme. Mon cursus scolaire, ma fonction au CNRS et mon âge les questionnent. 
Peu à peu, ils apprennent à solliciter mon avis sur des sujets techniques divers. J’essaye de faire bonne figure. 
Mais quand il me faut conseiller celui qui, en pleurs, vient de se faire virer par sa fiancée, c’est plus délicat.
Pas question de quitter la caserne pendant les deux mois de classe sans motif particulier : se marier - c’est fait, avoir un enfant – c’est fait, être témoin d’un mariage - Ah ? 
Jean Claude va se marier. Je l’appelle. Pas de problème, je serai son témoin de mariage à Esparron. Faux témoin. 
Merci à toi Jean Claude, merci aussi à M. le Maire. 
Une permission m’est donc accordée. Je me rends à la gare. Le train pour Cannes ne prend pas de militaire sauf motif particulier. 
« Vous voyez, me dit le chef de gare, faut qu’il soit écrit ici en rouge « Autorisé à voyager dans tous les trains ». 
« Ah, bon, avez-vous un stylo rouge ? » Discret, il se retourne. Le papier dûment rempli, je pars, salue mon marié au téléphone et me rends à Cannes.
Au retour, j’aurai droit à un savon et une punition. Mais le Colonel est bienveillant, je serai condamné à peindre sur le mur du mess un grand portrait de Gallieni. Quid feci.

812.2026.Le buisson ardent

C’était mieux avant ? Qu’on en juge ! Les 30 Glorieuses, l’âge d’or, un Président respectable, une croissance nationale à 5% l’an, un chômage à moins de 2%, la conquête de l’espace avec Véronique, l’essor de l’aéronautique avec la Caravelle, le raffinement du paquebot France, l’informatique et le plan calcul, l’énergie nucléaire triomphante et l’ambition de se doter d’une force de frappe nationale. L’avenir nous appartenait. 
Les réacteurs à neutrons rapides étaient cet avenir. Je décidai d’entreprendre une thèse sur ce sujet à l’ENS. En deux ans, le diplôme de 3me cycle en poche, je fus recruté comme Attaché de Recherches au CNRS et commençai de gagner, petitement, ma vie.
Le problème majeur de ces réacteurs était causé par le sodium liquide qu’ils devaient utiliser. Un produit agressif. Pour mes manips, j’utilisais un mélange sodium potassium NaK plus manipulable mais encore plus agressif. Il s’enflammait en présence d’humidité voire explosait au contact de l’eau. Les souvenirs affluent : ce copain qui en avait reçu quelques gouttes sur le visage, sa crainte de transpirer, qui le faisait transpirer, ces soirs quand nous allions vider nos récipients dans les buissons de l’ENS et les arrosions de loin pour les faire exploser, ces transports dans la 4cv du professeur et ce jour où ça commençait à fumer ferme et où nous dûmes quitter en hâte le véhicule. Je me souviens aussi de ma visite au « prestigieux » Professeur Curie (pas le grand, un petit, mais quand même !). J’avais mis la cravate de service, celle que nous laissions en permanence accrochée à un clou du labo pour les grandes occasions. Et ce jour où l’enregistrement ... et celui-là où ... et cet autre quand ... 4 ans pleins de souvenirs. La thèse acquise, il fallut partir au Service !