800.2026.Nature morte truite et camembert

J’ai toujours eu l’esprit de l’escalier. J’ai évoqué, mon ami Ugh avec l’aïoli, le repas de sauterelles et la turne enfumée à Centrale, mais d’autres épisodes me reviennent en mémoire après coup.
Parlons un peu de son parrain. Ce saint homme était curé à Saint Etienne de Tinée. Fils d’une famille de rudes chamoniards, c’était un grand costaud qui n’avait rien à envier au célèbre Don Camillo. Ayant oublié son nom, je l’appellerai désormais ainsi. L’Abbé était en effet un solide gaillard comme ses 6 frères, tous guides de montagne. J’avais fait sa connaissance lors d’un repas chez les Hugues. A la fin dudit repas, Madame Hugues lui proposa un camembert. Dépliant son opinel, l’avoir bien essuyé sur sa soutane, il trancha le malheureux fromage en deux moitiés et s’en servit une. Après quelques instants d’un silence surpris, notre hôtesse, fine mouche, l’invita à se resservir. Ce qu’il fit d’un des deux quarts restant ! Cet homme méritait le respect.
Jean Louis passait chez lui ses vacances estivales et, une année, il me proposa d’en faire autant. Excellente idée. C’est ainsi que chaque soir, nous nous retrouvions au presbytère servis par une bonne charmante et quelque peu hors d’âge.
Voulant m’honorer, Don Camillo avait décidé de me faire goûter une vraie truite. Sitôt dit, sitôt fait. Mais, à l’instar de celle de Schubert, la truite gigote et lâche l’hameçon. Elle tombe à la baille dans une petite vasque. Don Camillo se jette à l’eau et de son gigantesque corps fait un barrage improvisé. Il récupère le pauvre salmonidé. Indiscutablement au-dessous du gabarit permis mais Don Camillo n’en avait cure car de permis, il n’en avait aucun. Rentrant chez lui trempé comme Jésus baptisé au Jourdain, il courbe le chef sous les récriminations de la vieille bonne. Mais j’eus quand même droit à ce repas d’honneur. 
Ce curé n’était pas nécessairement un saint homme mais certainement un brave type.

799.2026.Un monceau de neurones.

 
Croquis matinal.
Jamais, la Physique n’a été aussi brillante qu’en ce début de XXème siècle. En quelques années, le Monde que l’on croyait déjà si grand a explosé, a gonflé éperdument. Il s’est hypertrophié des milliards de fois à la taille de la Galaxie puis d’une infinité de galaxies. Cet Univers qu’on croyait éternel, immobile, s’est découvert vivant, dynamique, explosif, issu d’un événement incommensurable, le Big Bang. On en a imaginé la taille, la forme, le passé et l’avenir. L’Univers est devenu gigantesque, multidimensionnel spatio-temporel. La marche vers l’infini s’est accélérée. Simultanément, la connaissance vers le Microcosme a progressé aussi vite. Les atomes se sont révélés complexes, obéissant à des lois au-delà de la compréhension humaine. La Mécanique Quantique est apparue avec son effrayante complexité. La marche vers l’infiniment petit venait rejoindre celle vers l’infiniment grand. Et même, la sage Mathématique s’est libérée des principes ancestraux en s’ouvrant aux géométries complexes voire à la magie des fractales. L’homme se dégageait du continu, du déterminisme, du rationnel de ses ancêtres.
Dans cette effervescence, des génies ont émergé. A foison. La photo, bien connue, prise lors du Congrès Solvay en 1927, en rassemble quelques-uns. On n’a jamais vu autant de neurones dans une seule image, la photo la plus intelligente de tous les temps. Les noms brillent au firmament de la Physique : Curie, Einstein, Schrödinger, Planck, Heisenberg, Dirac, de Broglie, Lorentz, Langevin, Pauli, Born, Bohr, Rutherford .. J'ose!
Lors, vous n'aurez estudiant oyant telle nouvelle - Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de leur nom ne s'aille resveillant, - Benissant tous ces noms de louange immortelle.

798.2026.Ugh

Un mot sur mon copain. En ces temps anciens, on ne s’appelait que par le nom de famille. 
Le sien, Hugues, évoquant les indiens de nos westerns, nous convenait. 
Jean-Louis était d’une famille très modeste, sa Maman couseuse à domicile et son père pêcheur. Nous avions très vite lié amitié et allions régulièrement manger chez l’un ou l’autre. L’aïoli de Monsieur Hugues avec le poulpe qu’il avait attrapé et bien battu était parmi les plus robustes. De retour en classe, l’après-midi, nous cherchions à abattre les mouches de notre souffle empuanti d’ail.  L’amitié se renforçait au fil des dimanches de ski à Auron ou des escapades en famille au Logis du Loup. Souvenir d’un camping à Andon avec des sauterelles au menu. Très vite, trop vite, le Bac arriva avec ses révisions que nous partagions accompagnées du copieux gouter préparé par l’une de nos mères. Le jour de l’oral, alors que les copains attendaient fébrilement l’affichage des résultats, nous étions allés patienter au cinéma voir "la Guerre des Mondes". Puis ce fut la prépa où Jean Louis, plus brillant que moi, intégra Centrale.  Steak au poivre nappé de crème fraiche dans sa turne noyée de fumée ... 
Il épousa une cousine et choisit de faire carrière à la Banque où il resta jusqu’à l’arrivée des temps difficiles. Il se fit évincer et ne retrouva plus de travail. Nous nous retrouvions trop rarement autour d’un aïoli mais qui n’avait pas le goût de ceux de la jeunesse. 
Et un jour il nous quitta. Ses cendres furent éparpillées entre les iles, là où son père avait tant pêché. 
Une vie en 15 lignes mais je pense bien souvent à toi, Jean-Louis, Ugh, mon copain.


797.2026.Un point c'est tout.

 
Mon ami Francis me rappelle cette histoire. 
Les sondes spatiales Voyager ont été lancées en 1977. Il y a 48 ans. 
Leur mission principale consistait à survoler les planètes qui, on le sait, orbitent toutes dans le même plan. 
Puis les sondes ont quitté ce plan pour observer notre système solaire « vu d’en haut ». 
Naviguant à 17 km/s, Voyager 1 se trouve maintenant à 25 milliards de km de chez nous soit 170 fois la distance Terre-Soleil. 
Au passage, la plus proche étoile est encore 1500 fois plus loin. Elles y arriveront dans 60 millénaires : le temps qui nous sépare du Néandertalien ! 
Le 14 février 1990, Carl Sagan réussissait à convaincre la Nasa de photographier le Système solaire à 6 milliards de km : 
une image iconique sur laquelle on distingue le Soleil et 6 planètes. 
La Terre y apparait comme un minuscule point bleuté dans un artefact lumineux.  L’image la plus lointaine de la Terre. A cette occasion, Sagan a publié un texte dont j’extrais quelques lignes.
« Regardez ce point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous. Dessus se trouvent tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez jamais entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais vécu. La somme de nos joies et de nos souffrances. Des milliers de religions, d’idéologies et de doctrines économiques remplies de certitudes… sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. Songez à notre soi-disant importance, aux rivières de sang déversées par tous ces généraux et empereurs ... pour devenir les maîtres temporaires d’une fraction… d’un point ... 
Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la vanité humaine que cette lointaine image. »
Tu as raison, Francis, comme ils restent vrais ces mots, comme on pense à eux en ces temps de vœux,
comme on aimerait que les grands du monde aient un peu plus de raison, 
comme on aimerait que les banlieues soient un peu plus tranquilles, 
comme on voudrait que nos amis profitent du bonheur et que la maladie les épargne.
Bonne Année à tous et longue vie à ce minuscule point bleuté.

796.2026.Ceci n'est pas une pipe.

 
Ceux qui ont assez d’âge s’en souviennent peut-être.
C'était en 1925. 
Paroles de Charles Louis Pothier, musique de Léon Raiter.
Berthe Sylva en avait fait le succès.
Une histoire un peu mélo. 
Ma Mère, Dette, la fredonnait souvent.
et c’est le cœur serré que je l’entends encore.
« C'est aujourd'hui dimanche
Tiens ma jolie maman
Voici des roses blanches
Toi qui les aimais tant
Et quand tu t'en iras
Au grand jardin, là-bas
Toutes ces roses blanches
Tu les emporteras »
Il y a si longtemps ...

795.2026.Le Train des Merveilles


Les ingénieurs ont parfois de curieuses idées. Où placer le conducteur de cet autorail ? Devant, derrière ? Ce sera sur le toit, dans une sorte de protubérance. En travers. Le conducteur n’aura qu’à tourner la tête à gauche s’il va vers l’avant, à droite s’il recule. C’est ainsi que je fis connaissance avec l’étrange autorail X3800 appelé, à juste titre, Picasso.
Il assurait alors la ligne Nice-Tende dite aujourd’hui Train des Merveilles. Et me voilà ce jour-là dans la bulle du toit en compagnie du mécano de service. « Tu veux conduire ? » « Volontiers » dis-je, avec mon assurance de futur ingénieur.
« Diable me questionnais-je, mais y a  pas de volant ! » Inutile en effet, l’autorail n’a qu’à suivre la voie. « L’accélérateur ? Au pied ? Non, la manette à gauche. Le débrayage ? Au pied, OK. Le changement de vitesses ? A droite ? Non, à gauche.  Le frein ? La pédale du milieu ? Non, un levier à droite ! Foutus ingénieurs !
« C’est simple, dit le mécano, mais n’oublies pas le double débrayage ».
« Tu relâches l’accélérateur. Tu débrayes. Tu pousses le levier de vitesses en position médiane. Tu embrayes. Tu accélères et, quand la moteur sonne bien, tu débrayes rapidement, pousses le levier de vitesse vers le bon rapport et tu embrayes avant que le régime moteur se soit trop ralenti. T’as compris ?" Oui fis-je assuré mais ne l’étant plus du tout. Et le compère de me laisser sa place.
Oh cette damnée pédale de débrayage que je prenais pour l’accélérateur, oh ce grand coup de frein au lieu du changement de rapport, oh ce sacré régime moteur qui tombait si vite, oh ces pauvres passagers sortis groggy de l’autorail et recherchant en zigzag la sortie de la gare. Merci le stagiaire !