820.2026.Leçon d'histoire


Nous avions l’habitude de passer le week-end à La Forestière. Le premier arrêt était réservé à l’achat d’un gâteau à la noix de coco à Faremoutiers. Un peu plus loin, nous passions devant une bien jolie maison. Son propriétaire en changeait régulièrement le parterre fleuri. Dès que les fleurs fanaient, il les changeait. A chaque passage, nous attendions, avec curiosité, de découvrir son nouvel aspect.  
Anne l’avait appelée la Maison du Roy. Modeste par rapport à Versailles mais l’imagination des enfants n’est-elle pas sans limites ?
Au fil du temps, cette maison interrogeait. « Mais où est le Roy ? Pourquoi on le voit jamais ? » Pas question pour nous, parents attentifs, de chagriner notre petite fille, ce petit cœur si vierge, si généreux, si bon. Pas question de la traumatiser. Alors, on atermoyait. « Le Roy ben il n’est plus là, il n’est plus roi, on l’a remplacé »
Mais on connait la persévérance des enfants. « Pourquoi on l’a remplacé ? Pourquoi il n’est plus là ? ». Alors, avec délicatesse, avec prudence, avec ménagement, nous avancions que ce roi était méchant, qu’il opprimait le peuple, que les bons paysans avaient décidé de l’écarter, de s’en passer. Et on lui rajoutait des turpitudes imaginaires. Et on le rendait détestable. Et on vantait la démocratie sans taches qu'on excusait par avance. Peu à peu, on préparait la difficile conclusion mais on hésitait à en annoncer la tragédie. 
La jeune mécanique cérébrale fonctionnait à plein. Un jour, à l’arrière du véhicule une petite voix s’éleva : « Alors, on aurait mieux fait de lui couper la tête ! » 

819.2026.Papillon

Henri Charrière dit Papillon fut condamné pour meurtre aux travaux forcés à perpétuité au bagne de Guyane. 
Affecté comme infirmier à l’hôpital de Saint-Laurent du Maroni, il s'en évade et atteint la Colombie. 
Mais ce pays rend à la France les bagnards évadés. 
Papillon est de retour dans les cellules de l’ile Saint-Joseph. 
Affecté dans un camp forestier, il s'évade à nouveau avec quatre autres compagnons. 
Il s'installe à Caracas au Vénézuela et y refait sa vie comme gérant de boîtes de nuit. 
Finalement, la prescription de sa peine devient effective et il peut revenir en France où il est finalement gracié par Georges Pompidou. 
Il raconte ses aventures, largement enjolivées, dans un livre intitulé Papillon qui sera vendu à 10 millions d’exemplaires.
Ce jour-là nous avions décidé d’assister à une émission d’Europe1 avec Pierre Bellemare. 
L’invité vedette du jour était Papillon. 
Intéressé par la mine éveillée et le joli minois de notre fille Anne, encore toute petite, 
Pierre Bellemare l’invita à venir participer aux débats autour du micro. 
Il y était question d’un nouvel ouvrage consacré à des histoires d’enfants. 
Et c’est ainsi que notre Anne fut installée sur les genoux du malfrat.
A votre avis, c’était qui la vedette de l’émission ? Vieux souvenir.

818.2026.Dautray

 
On connait son histoire. En 1941, le jeune Kouchelevitz, fils d’immigrés et menacé par les rafles, quitte sa famille et rejoint la zone libre. Il y devient berger mais son instituteur, frappé par son intelligence, l’incite à présenter les Arts et Métiers. Il en sort major, change de nom et présente l’X dont il sort major. Il poursuit par les Mines.
Entré au CEA, il construit le premier réacteur à haut flux. Pendant ce temps, la Direction des Armes du CEA patine et ne trouve pas la formule du thermonucléaire déjà expérimentée par les Américains et les Russes. Le Président de Gaulle s’impatiente. Des têtes tombent. Peyrefitte demande à Dautray de prendre les rênes scientifiques de ce programme. Rapidement la solution est trouvée.  
Ensuite les étapes s’enchaînent : miniaturisation des armes nucléaires, direction scientifique du CEA, Haut-Commissariat tandis qu’il déchiffre la stratégie scientifique des lasers, des machines à calculer, du spatial et qu’il rédige un ouvrage fondamental en mathématiques.  
Il est reçu à l’Académie des sciences où il s’intéresse aux déchets nucléaires, à l’effet de serre  et à la biologie. Un parcours sans faute.
Nota : J’ai bien connu ce personnage et travaillé longtemps en son voisinage. Ce récit pourrait être un peu idéalisé. En ce qui concerne l’arme thermonucléaire, plusieurs acteurs crédibles estiment qu’il n’a eu aucun rôle. La découverte en revient à Michel Carayol mais elle ne fut possible que par le brassage des idées de plusieurs acteurs. J’y reviendrai peut-être un jour.

817.2026.Le temps a laissé son manteau

 
Le temps a laissé son manteau 
De vent, de froidure et de pluie, 
Et s'est vêtu de broderie, 
De soleil luisant, clair et beau. 
Il n'y a bête ni oiseau 
Qu'en son jargon ne chante ou crie: 
« Le temps a laissé son manteau ! 
De vent, de froidure et de pluie, » 
Rivière, fontaine et ruisseau 
Portent, en livrée jolie, 
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie ; 
Chacun s'habille de nouveau. 
Le temps a laissé son manteau 
De vent, de froidure et de pluie, 
Et s'est vêtu de broderie, 
De soleil luisant, clair et beau. 
Charles d'Orléans (1394/1465)

816.2026.Un paysan passait par là.

 
Les classes terminées, je suis affecté au Centre CEA de Vaujours. Je connaissais un peu le CEA, Commissariat à l’Energie Atomique pour y avoir opéré épisodiquement pendant mes études. Au volant de ma belle 2cv je cherche en vain un établissement important dans le coin. Rien. Je questionne un agent de police qui me dit que ce centre étant secret, il ne peut m’en donner l’adresse exacte. Bizarre ! Heureusement, un paysan passe par là. Entendant ma requête, il intervient. « T’as qu’à suivre la route, c’est tout en haut ». Ah le respect du secret en France ! C’est ainsi que je découvris qu’il existait une branche militaire au CEA.
Ce Centre était consacré à la détonique une partie de la mécanique des fluides générée par chocs intenses : comment projeter, mettre en forme ou comprimer la matière par action des explosifs. J’allais découvrir toute l’ampleur de cette discipline avec ses aspects scientifiques, numériques et expérimentaux : les théoriciens jouant avec les équations du choc et les adiabatiques, les chimistes chargés des formulations nouvelles à forte capacité et les expérimentateurs spécialisés dans les mesures ultra rapides comme leurs extraordinaires caméras capables de plusieurs millions d’images par seconde. Un monde technique passionnant où règnent la microseconde, les milliers de bars et les explosions en casemate. Mais aussi, un milieu enthousiasmant de jeunes gens, le tutoiement de rigueur et un objectif commun à tous, fédérateur.
J’allais y passer plus d’un an avec une curiosité sans cesse croissante. Au point d’envisager d’y poursuivre ma carrière. Mais était-ce éthique de travailler dans ce domaine ? Discussions familiales. Détestable force de frappe ou salvatrice dissuasion ? Merci à mon épouse d’avoir su privilégier mon choix et faire taire ses réticences. Je me portai donc candidat, fus admis et allai y consacrer toute ma vie professionnelle. Avec un intérêt qui n’a jamais failli.

815.2026.Benford et les fleuves du monde

 
La loi de Benford s’intéresse aux ensembles de nombres classés selon leur premier chiffre non nul. Par exemple, 378  ou 3,80 ou 0,35 seront classés 3. Sur 100 nombres aléatoires, il y en a à peu près autant dans chaque classe de 1 à 9. Ça semble normal.
J’ouvre le catalogue Carrefour et classe les prix. Je m’attends à trouver une même répartition. Erreur. Presque tous les prix commencent par 1 à 3 et presque aucuns par 4 à 9. Bizarre !
Même constat pour les produits informatiques d’Amazon. Presque tous dans les petites classes.
Bon, peut-être ai-je eu tort de rester dans le commerce ? Je poursuis avec les principaux fleuves du Monde, la suite des puissances de 2 ou les populations des pays.  Même constat.
Chat GPT m’explique que ces listes obéissent à une propriété d’invariance d’échelle. Si je transforme les prix de Carrefour en francs, je trouve à nouveau qu’il y a énormément plus de nombres commençant par 1 ou 2. Bizarroïde. Bon, mais pourquoi les prix, les fleuves, les puissances de 2 et les populations mondiales obéissent-ils à cette propriété mathématique ? 
Chat GPT me précise que cette propriété est due à une échelle multiplicative plus adaptée aux grands nombres que l'échelle additive adoptée depuis l'antiquité. Nous passons ensuite aux réactions humaines qui seraient sensibles à la multiplication du stimulus, au social avec une fiscalité additive mal adaptée au sentiment d’inégalité qui, lui, serait multiplicatif. Mais, mon cher Chat, ne serait-ce pas expliquer que l’opium fait dormir car il a la vertu dormitive ? Moi je la trouve bien bizarre cette loi de Benford.Et vous?