814.2026.L'oiseau canari


Notre voisine au Cannet était la charmante Mme Lotti. 
Toujours prompte à ouvrir une mignonnette de champagne, 
elle nous accueillait souriante dans son appartement surencombré de meubles. 
Faut dire qu’ayant vendu leur hôtel, les époux Lotti n’en manquaient pas.
Elle nous raconta l’histoire de son mari, Armand 
qui avait acheté un avion prototype Bernard à moteur Hispano Suiza 600 cv car il voulait traverser l’Atlantique. 
Pour ce faire, il avait embauché deux pilotes pour l’assister. 
De couleur jaune, l’engin fut baptisé l’Oiseau Canari. 
Mais, à cette époque, l’État français avait interdit de telles tentatives jugées dangereuses. 
C'est donc clandestinement que l'Oiseau Canari fut transféré aux États-Unis. 
C’est de là qu’il put s’envoler pour le voyage retour en juin 1929. 
Peu de temps après le décollage, voilà qu’un passager clandestin apparaît par la trappe de visite du fond de la cellule. Le premier passager clandestin dans un avion. C’est un jeune Américain qui veut écrire un livre.
L’autonomie attendue est à peine suffisante. Ce passager clandestin va générer un surcroît de consommation. 
Faut-il le jeter à la mer ?  En plus, les conditions météorologiques se dégradent. 
Finalement, les aventuriers décident de raccourcir le trajet et de se poser dans le nord de l'Espagne. 
Le lendemain, ils poursuivront leur périple vers Cazaux puis vers le Bourget.
En 1932, l'avion fut racheté par le gouvernement pour qu'il soit conservé au Musée du Bourget. 
Nous avons eu la chance de le visiter avec la fille des Lotti et de nous rendre compte 
de son étonnante exiguïté et de l’extrême fragilité de ses cloisons en contreplaqué. 
Fallait être gonflé. Et svelte en même temps. Pas facile. 
Bravo Armand !

813.2026.Esparron

Le sursis. Je suis retenu comme Scientifique du Contingent mais, au préalable, il me faudra faire mes classes. 
Une curieuse expérience. Les gamins qui m’accompagnent ont 5 ans de moins que moi, la plupart sans aucun diplôme. Mon cursus scolaire, ma fonction au CNRS et mon âge les questionnent. 
Peu à peu, ils apprennent à solliciter mon avis sur des sujets techniques divers. J’essaye de faire bonne figure. 
Mais quand il me faut conseiller celui qui, en pleurs, vient de se faire virer par sa fiancée, c’est plus délicat.
Pas question de quitter la caserne pendant les deux mois de classe sans motif particulier : se marier - c’est fait, avoir un enfant – c’est fait, être témoin d’un mariage - Ah ? 
Jean Claude va se marier. Je l’appelle. Pas de problème, je serai son témoin de mariage à Esparron. Faux témoin. 
Merci à toi Jean Claude, merci aussi à M. le Maire. 
Une permission m’est donc accordée. Je me rends à la gare. Le train pour Cannes ne prend pas de militaire sauf motif particulier. 
« Vous voyez, me dit le chef de gare, faut qu’il soit écrit ici en rouge « Autorisé à voyager dans tous les trains ». 
« Ah, bon, avez-vous un stylo rouge ? » Discret, il se retourne. Le papier dûment rempli, je pars, salue mon marié au téléphone et me rends à Cannes.
Au retour, j’aurai droit à un savon et une punition. Mais le Colonel est bienveillant, je serai condamné à peindre sur le mur du mess un grand portrait de Gallieni. Quid feci.

812.2026.Le buisson ardent

C’était mieux avant ? Qu’on en juge ! Les 30 Glorieuses, l’âge d’or, un Président respectable, une croissance nationale à 5% l’an, un chômage à moins de 2%, la conquête de l’espace avec Véronique, l’essor de l’aéronautique avec la Caravelle, le raffinement du paquebot France, l’informatique et le plan calcul, l’énergie nucléaire triomphante et l’ambition de se doter d’une force de frappe nationale. L’avenir nous appartenait. 
Les réacteurs à neutrons rapides étaient cet avenir. Je décidai d’entreprendre une thèse sur ce sujet à l’ENS. En deux ans, le diplôme de 3me cycle en poche, je fus recruté comme Attaché de Recherches au CNRS et commençai de gagner, petitement, ma vie.
Le problème majeur de ces réacteurs était causé par le sodium liquide qu’ils devaient utiliser. Un produit agressif. Pour mes manips, j’utilisais un mélange sodium potassium NaK plus manipulable mais encore plus agressif. Il s’enflammait en présence d’humidité voire explosait au contact de l’eau. Les souvenirs affluent : ce copain qui en avait reçu quelques gouttes sur le visage, sa crainte de transpirer, qui le faisait transpirer, ces soirs quand nous allions vider nos récipients dans les buissons de l’ENS et les arrosions de loin pour les faire exploser, ces transports dans la 4cv du professeur et ce jour où ça commençait à fumer ferme et où nous dûmes quitter en hâte le véhicule. Je me souviens aussi de ma visite au « prestigieux » Professeur Curie (pas le grand, un petit, mais quand même !). J’avais mis la cravate de service, celle que nous laissions en permanence accrochée à un clou du labo pour les grandes occasions. Et ce jour où l’enregistrement ... et celui-là où ... et cet autre quand ... 4 ans pleins de souvenirs. La thèse acquise, il fallut partir au Service !

811.2026.Beaumont-du-Gâtinais

 
1959. Forage pétrolier. A 5 heures, je rejoins l’équipe de jour. Le train des tubes approche les 1000 mètres. Il est mis en rotation au niveau du sol et se termine par le trépan, un monstre d’acier muni de redoutables dents qui rongent, cassent ou broient les roches. Régulièrement, on rajoute une section de 3 nouveaux tubes, 27m, qu’on vient visser sur les précédents. La boue de forage, injectée dans les tubes, traverse le trépan et remonte entre les parois du puits et le train de tubes. Elle emporte les débris, lubrifie le trépan et maintient les parois du trou par contre-pression hydrostatique.
Oh, le bonheur du casse-croute de 9 heures. Sauciflard et rouge, un appétit d’ogre !
L’accrocheur est en place au sommet du derrick sur sa minuscule plateforme à 30 mètres du sol. Il guide la mise en place des sections de tube. De temps à autres, il faut changer le trépan. On remonte alors tout le train de tubes et on le range par sections dans un coin du derrick, le râtelier. C’est le rôle le plus spectaculaire de l’accrocheur.
La poche d’hydrocarbures approche. Les gars de Schlumberger arrivent. Ils caractérisent la paroi du trou. Il est temps de cimenter. On met en place un tube métallique et on remplit de ciment l’espace annulaire libre entre le trou du forage et ce tube. Je dois calculer, à la main, le volume de ciment nécessaire. 
Enfin, ce matin la poche est percée. Le puits est éruptif, le pétrole remonte tout seul. Oh le chantier ! Dans quel état ! Mais, on n’est pas en Arabie, il faudra mettre en place un chevalet de pompage, le fameux arbre de Noël.
Un stage passionnant. Un forage à l’ancienne. Un moment exceptionnel de l’histoire industrielle vivante. Le début de ma vie professionnelle. La découverte d’hommes, d’un métier, d’un savoir-faire.

810.2026.Jean-Claude


Un bon copain, un ami, intelligent, cultivé et distingué. Un poil distrait. Un zeste soupe au lait. Nobody is perfect. Il aimait copier la présentation de mes cahiers reconnaissant toutefois, flatteur, qu’ « il est des imitateurs qui n’imitent pas mal mais des imités qui sont inimitables ». 
Lui aussi avait choisi de se perfectionner sur Bernoulli ou Joukovski à SupAéro. 
Il fit une brillante carrière dans les hélicoptères.
A l’issue des Arts, il convola avec Anne et m’invita à être son faux témoin. Ce que je fis fort bien.
Une carte de vœux de temps à autres, une rencontre épisodique, une réunion de promo et les années, les décennies, passèrent. 
Ce jour-là, j’attendais ma petite fille à la sortie des classes à Nogent. Que vois-je ? « Jean Claude ! Que fais-tu ici, si loin de ton Salon de Provence ? » Il attendait sa petite fille. Elle était dans la même classe que la mienne !
Le sort avait choisi. On ne se quitta plus nous retrouvant chaque année pour une semaine d’aquarelle en de jolis coins de France et bien plus souvent encore autour d’une table où Anne savait nous éblouir de son expertise : soupes raffinées, homards grillés, gigot aux herbes, confit de canard sans oublier l’inoubliable moussaka ou le divin ris d’agneau aux cèpes. La place me manque...
On vous aime, amis très chers. 

809.2026.Bernard

 
Son nom, voisin d’Alaric, lui valut le surnom de Wisig. Un ami sûr qui ne manquait jamais de m’éveiller le dimanche matin pour me rappeler mes rendez-vous. Notre amitié démarra sous la houlette des traditions lilloises.  Bernard se distinguait dans les disciplines technologiques. Souvent à mes côtés, je le voyais prendre des notes, le stylo posé sur le papier, immobile, légèrement oscillant, puis tout d’un coup partant tel la fusée pour écrire toute une phrase d’un seul jet.
Après les Arts il se dirigea vers le CHEBAP et les Travaux Publics où il se fit une honorable place. 
Notre amitié se renforça encore alors que je préparais ma thèse. Bernard m’offrit l’hébergement dans son studio. Et je pus y apprécier ses qualités de cuisinier. Il savait varier les plats et me régaler de sa purée maison : « Trois pommes de terre par personne » disait l’un de nos visiteurs porté sur la statistique.  
Avec son épouse, pharmacien, ils s’étaient installés dans un village. Bernard peu à peu y prit l’habitude de servir la clientèle avec sérieux et  efficacité. Il en vint à être si apprécié que les clients, machos, ne voulaient plus que s’adresser à Monsieur le Pharmacien. Las, le décès de son épouse fut un drame humain doublé d’une catastrophe économique. Bernard connut une difficile période de chômage, mais il sut se rétablir, retrouver ses talents d’ingénieur et devenir un véritable expert dans la construction de lignes TGV.
Mais nos rencontres se font épisodiques. 
« Et la vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement, sans faire de bruit ...»