882.2026.Le banc

Le dimanche matin, c’était la course à pied.
Encore jeunes et sportifs, nous passions devant lui
Méprisant ce repos qu’il voulait nous offrir.
Nous n’avions pas le temps, l’apéro attendait
Et la faim nous poussait à rentrer se nourrir
Quelques années plus tard, la vie avait changé*
On venait le trouver avec notre famille
Des grands parents aimés et leurs petites filles.
On aimait tellement venir un peu s’asseoir
Les vélos appuyés contre ses accoudoirs.
Mais le temps a passé. Elles nous ont quittés
Cherchant bien loin, un mari, un métier.
Lui attendait toujours, au détour du sentier.
Alors nous revenions, contents de le revoir
Et, le souffle repris, on restait jusqu’au soir.
On parlait des enfants et de bien des sujets,
Du mystère du Ciel et celui des étoiles,
De Kant ou de Molière, de Bach ou de Chopin.
La vie après la Mort, les mythes et les contes.
L’après-midi passait et le temps s’écoulait.
Aujourd’hui il attend, tout seul sous les ormeaux,
Que passent des coureurs ou des vieux fatigués.

881.2026.La palette

Le troisième jour, 
Dieu créa l’herbe et les petites fleurs.
Toutes noires, toutes tristes, elles étaient.
Alors le lendemain, 
Dieu alluma le Soleil, la Lune et les étoiles
Ainsi tu seras verte dit-il à l’herbe.
Et vous, petites fleurs, choisissez vos couleurs.
Fallait-il miser sur le hasard ?
Non, car le jour suivant, 
Dieu inventa les animaux du Ciel,
Abeilles et bourdons, papillons et coccinelles, mouches et oiseaux.
Alors, avec finesse, 
Pour assurer sa survie,
Chaque fleur se colora pour plaire à l’un d’entre eux.
Le coquelicot choisit le rouge avec quelques UV.
Le bouton d’or se fit tout jaune à forte luminance.
La capucine mêlant les deux trancha pour un joli orangé.
La marguerite, faute d’idée, adopta un blanc tout pur.
Et le lin, discret par nature, se décida pour un très léger bleu.
Plein de gentils mariages, tout plein d’intelligences ...
Que le peintre grossier piétine sans scrupule.

880.2026.Néfertiti

1987. Je visite Berlin Est sous le joug soviétique
Je visite le musée de Pergame sur l’ile aux musées.
Des œuvres à vous estomaquer telle la Porte d'Ishtar de Babylone
avec ses briques d'un bleu profond et ses taureaux massifs.
Au détour d’une salle, voilà que m’apparait le buste de Néfertiti.
Néfertiti, « beauté des beautés d’Aton, la parfaite est arrivée ».
Quelle beauté en effet, quelle grâce, quelle finesse !
Les pommettes hautes, la nuque gracile, l’air hautain, une expression royale.
Il faut la voir, tomber amoureux d’une belle de plus de 3000 ans ! 
Elle a perdu un œil au fil des siècles, ce qui n’enlève rien à son allure de déesse.
Elle porte une haute couronne bleue enserrée d'un cobra d’or sacré.
Je découvrirai plus tard au Louvre la statue de son corps.
Nue sous un voile de lin transparent, la taille fine, la poitrine ferme et les jambes galbées.
La nudité était naturelle en ces temps,
destinée  à stimuler le désir d’Aton pour maintenir le cycle de la vie.
On connait l’épopée du couple qu’elle forma avec Akhenaton,
le culte du dieu unique Aton, leur fin tragique.
Peut-être fut-elle la mère de Toutankhamon,
peut-être fut-elle pharaon à la mort de son mari,
peut-être retrouvera-t-on un jour sa tombe.
La belle Néfertiti n’a pas fini de nous surprendre.

879.2026.Saqq'â

En -2553, Khéops, la Lumière d’Egypte, le Successeur d’Horus manda Hemiounou l’architecte le plus réputé du royaume.
« Toi, fils de Néfermaât, lui dit-il, je te charge de préparer Ma tombe. Quand les embaumeurs disciples d’Anubis auront préparé Mon corps pour le Grand Voyage, quand les scribes fils de Thot auront gravé dans la pierre le récit de Mes exploits, quand les prêtres d’Amon-Râ auront rassemblé Mes Chaoubti, alors je serai prêt à rejoindre Donat, la matrice stellaire. Je reposerai dans la plus fabuleuse pyramide de tous les temps, la Grande, celle que tu auras construite. Tu y inscriras le savoir des prêtres et tu veilleras à ce que les générations futures les découvrent progressivement et soient remplies d’admiration devant Moi, Khéops. Mon corps restera caché jusqu’à ce que les Hommes aient découvert Akhou la Sagesse quand Râ entrera dans Saqq’â.
Ainsi fit Hemiounou. Dissimulant les messages, il choisit une pente de 14/11 qui ne devait rien au hasard. Puis, tablant sur 20 équipes de 5000 ouvriers pendant 25 ans, il détermina une base carrée de 440 coudées et une hauteur de 280. Orientée au nord à la minute près. Un apothème infléchi. Des faces égales au carré de la hauteur. En deux rectangles d’or. Des symboles numériques dans la chambre du Roi. Des couloirs mystérieux. Une curieuse pièce  souterraine. Un étrange couloir d’accès.
On n’a pas fini de déchiffrer ses messages. Les vrais et les couillonnades ajoutées. Que cache la cavité masquée récemment découverte ? Et que voulait dire Khéops quand il parlait de Sagesse et du domaine de Saqq’â ?
On sait qu’à son lever à l’équinoxe, le Soleil-Râ change en 2150 ans de constellation zodiacale. Sous Khéops c’était l’ère du Taureau-Apis. En 2165 nous atteindrons le Verseau, le porteur d’eau, Saqq’â! Puissions-nous y trouver la Sagesse !

878.2026.Niké

 
J’avais 16 ans.
Ma première visite à Paris.
Première visite au Louvre.
Des kilomètres à pied, des milliers d’œuvres magistrales,
Et tout d’un coup, dominant la volée d’escaliers Daru
Impressionnante de force et de beauté
Niké, la victoire de Samothrace.
Deux tonnes de marbre blanc, 3 mètres avec ses ailes,
Comment la pierre massive peut-elle rendre cette légèreté, ce mouvement, cette transparence ?
La tunique fine si finement ciselée collée sur le corps de la déesse,
Appliquée fermement par le vent du large.
Le manteau plus lourd largement replié sur les hanches.
Les ailes déployées qui semblent prêtes à prendre vol,
Le corps qui avance, appuyé face au vent.
Une œuvre d’un sculpteur inconnu.
Qu’importe d’ailleurs son nom mais merci à lui Seigneur de la sculpture
Pour l’émotion artistique qu’il m’a donnée dans ma jeunesse
Et qui me reste aussi vive aujourd’hui.
Grâce à lui perdurera la victoire des trières athéniennes
Face aux lourds vaisseaux de la flotte perse et
La ruse des Grecs qui ont vaincu Xerxès.

877.2026.On sert l'Aidant.

 
L’Aidant est épuisé. 
Il oublie sa santé. Il souffre de son dos. 
Il perd son moral. Il se met en colère. Il désespère. 
Il oublie les joies de l’existence. Il vit en solitaire. 
Il vit un calvaire. Il risque le glissement, l’aquoibonisme.
Dans sa maladie à deux. Ils sont deux. Tous les deux, seuls.
Il faut serrer les dents comme on le faisait jadis pour affronter l’amputation sans anesthésie.
Mais les bonnes âmes veillent : Anne, Laurent, Cécile, Pauline, 
Elise, Delphine, Virginie, Kevin, Tina, 
Gita, Audrey, Justine, Aurélie, Lætitia, Lauren ... 
Que de patience, que de douceur. Comment les remercier ? Comment leur dire qu'on aime leur Amour ?
Et puis, il y a l’Hôpital, la Sécu, le Département, le Fisc, la SNCF et les Assoc. 
Les innombrables associations, charitables, compassionnelles, généreuses.
Tout un système qui fait ce qu’il peut.
Puisqu’il ne peut rien faire.   
Et si on parlait un peu du bonheur de l’Aidant ?
De ses petits bonheurs du jour : elle a mangé, elle a fait, elle s’est tenue debout, 
elle a marché, un peu, elle a bien dormi.
De ce semblant de sourire, sur son visage las, montrant qu’elle nous comprend sans savoir nous le dire.
Et de son espoir : vivre encore un peu avec celle qu’on aime ?
Pourvou que ça doure ! » disait Letizia