Saqq'â

En -2553, Khéops, la Lumière d’Egypte, le Successeur d’Horus manda Hemiounou l’architecte le plus réputé du royaume.
« Toi, fils de Néfermaât, lui dit-il, je te charge de préparer Ma tombe. Quand les embaumeurs disciples d’Anubis auront préparé Mon corps pour le Grand Voyage, quand les scribes fils de Thot auront gravé dans la pierre le récit de Mes exploits, quand les prêtres d’Amon-Râ auront rassemblé Mes Chaoubti, alors je serai prêt à rejoindre Donat, la matrice stellaire. Je reposerai dans la plus fabuleuse pyramide de tous les temps, la Grande, celle que tu auras construite. Tu y inscriras le savoir des prêtres et tu veilleras à ce que les générations futures les découvrent progressivement et soient remplies d’admiration devant Moi, Khéops. Mon corps restera caché jusqu’à ce que les Hommes aient découvert Akhou la Sagesse quand Râ entrera dans Saqq’â.
Ainsi fit Hemiounou. Dissimulant les messages, il choisit une pente de 14/11 qui ne devait rien au hasard. Puis, tablant sur 20 équipes de 5000 ouvriers pendant 25 ans, il détermina une base carrée de 440 coudées et une hauteur de 280. Orientée au nord à la minute près. Un apothème infléchi. Des faces égales au carré de la hauteur. En deux rectangles d’or. Des symboles numériques dans la chambre du Roi. Des couloirs mystérieux. Une curieuse pièce  souterraine. Un étrange couloir d’accès.
On n’a pas fini de déchiffrer ses messages. Les vrais et les couillonnades ajoutées. Que cache la cavité masquée récemment découverte ? Et que voulait dire Khéops quand il parlait de Sagesse et du domaine de Saqq’â ?
On sait qu’à son lever à l’équinoxe, le Soleil-Râ change en 2150 ans de constellation zodiacale. Sous Khéops c’était l’ère du Taureau-Apis. En 2165 nous atteindrons le Verseau, le porteur d’eau, Saqq’â! Puissions-nous y trouver la Sagesse !

878.2026.Niké

 
J’avais 16 ans.
Ma première visite à Paris.
Première visite au Louvre.
Des kilomètres à pied, des milliers d’œuvres magistrales,
Et tout d’un coup, dominant la volée d’escaliers Daru
Impressionnante de force et de beauté
Niké, la victoire de Samothrace.
Deux tonnes de marbre blanc, 3 mètres avec ses ailes,
Comment la pierre massive peut-elle rendre cette légèreté, ce mouvement, cette transparence ?
La tunique fine si finement ciselée collée sur le corps de la déesse,
Appliquée fermement par le vent du large.
Le manteau plus lourd largement replié sur les hanches.
Les ailes déployées qui semblent prêtes à prendre vol,
Le corps qui avance, appuyé face au vent.
Une œuvre d’un sculpteur inconnu.
Qu’importe d’ailleurs son nom mais merci à lui Seigneur de la sculpture
Pour l’émotion artistique qu’il m’a donnée dans ma jeunesse
Et qui me reste aussi vive aujourd’hui.
Grâce à lui perdurera la victoire des trières athéniennes
Face aux lourds vaisseaux de la flotte perse et
La ruse des Grecs qui ont vaincu Xerxès.

877.2026.On sert l'Aidant.

 
L’Aidant est épuisé. 
Il oublie sa santé. Il souffre de son dos. 
Il perd son moral. Il se met en colère. Il désespère. 
Il oublie les joies de l’existence. Il vit en solitaire. 
Il vit un calvaire. Il risque le glissement, l’aquoibonisme.
Dans sa maladie à deux. Ils sont deux. Tous les deux, seuls.
Il faut serrer les dents comme on le faisait jadis pour affronter l’amputation sans anesthésie.
Mais les bonnes âmes veillent : Anne, Laurent, Cécile, Pauline, 
Elise, Delphine, Virginie, Kevin, Tina, 
Gita, Audrey, Justine, Aurélie, Lætitia, Lauren ... 
Que de patience, que de douceur. Comment les remercier ? Comment leur dire qu'on aime leur Amour ?
Et puis, il y a l’Hôpital, la Sécu, le Département, le Fisc, la SNCF et les Assoc. 
Les innombrables associations, charitables, compassionnelles, généreuses.
Tout un système qui fait ce qu’il peut.
Puisqu’il ne peut rien faire.   
Et si on parlait un peu du bonheur de l’Aidant ?
De ses petits bonheurs du jour : elle a mangé, elle a fait, elle s’est tenue debout, 
elle a marché, un peu, elle a bien dormi.
De ce semblant de sourire, sur son visage las, montrant qu’elle nous comprend sans savoir nous le dire.
Et de son espoir : vivre encore un peu avec celle qu’on aime ?
Pourvou que ça doure ! » disait Letizia

876.2026.Une bien belle journée.

Elle s’était levée de bonne heure, doucement réveillée par la tendresse de ses parents. 
Bonheur de se sentir aimée dès le matin, bonheur familial.
Puis elle avait retrouvé ses amis les plus chers. Tous empreints de chaleur et d’affection. 
L’un d’entre eux avait sa préférence. Elle aimait sa douceur, sa délicatesse. 
Il saurait lui apporter les plus grandes joies de sa vie : ses enfants adorés, ses lumières, son sang.
L’après-midi, elle avait montré ses talents d’enseignante, avec tendresse, rigueur et équité. 
Une main de fer, mais un gant de velours. 
Elle aimait ce travail, ce plaisir qu’elle avait choisi,
au milieu d’une troupe de gamins respectueux et polis.
Le soir venu, ils occupaient encore sa pensée lorsqu’elle préparait ses cours du lendemain. 
Elle avait aussi préparé le repas, veillé aux enfants et géré le ménage. 
Une organisation efficace, presque naturelle. 
Enfin venait le moment tranquille où elle pouvait se reposer dans ses lectures multiples, 
notant sur ses cahiers les thèmes essentiels.
Et voilà maintenant que le soleil se couche.
Il est temps d’aller dormir.

875.2026.Souvenirs évanescents.

 
Peu à peu des agrégats d'une protéine s'étaient développés dans ses neurones. Les souvenirs se faisaient flous, évanescents.
Quelquefois un éclair de conscience lui rappelait des moments inoubliables qu’elle tentait de ne pas oublier. La naissance de sa fille, un amour qui allait durer toute une vie. Cet autre espace de bonheur, la naissance du fils. Et puis les arrivées bénies des petits enfants. A la mention de ces noms chéris, un sourire fugace apparaissait parfois sur son visage fatigué. 
Cet amour des enfants, elle en avait fait son métier, la joie sereine, sans cesse renouvelée, de ses années d’enseignement. Aujourd’hui encore, du fond de l’abime, son cerveau épuisé réagissait encore aux erreurs d’accord du participe passé. 40 ans de lutte contre l'ignorance, 40 ans d'enseignement, 40 ans de bonheur, .
Émergeaient aussi ces soirées studieuses dans son monde à elle, son bureau, ses copies, ses murs remplis de livres jusqu’au plafond. On y trouvait les siens, modestes et tout dévoués à l’école, mêlés à ceux des grands auteurs, le cher La Fontaine, l’aimé Molière, Alain, le sage, Montaigne et son chat, Camus, les Budés, l'incontournable Aristote et la thèse commencée sur Bachelard. Une lutte sans fin pour enseigner ce qui fait l’Homme, le merveilleux monde de la Culture.
Plus rarement apparaissaient des lueurs, des fulgurances, sur les questions venues plus tard. Dieu ? La vie après la mort ? Les grands mythes ? Similitude des religions mondiales ? Cultures boréales ? Et puis enfin l’IA. Une curiosité de philosophe apparue dès l’apprentissage de la lecture et sans cesse maintenue, sa vie durant, pour l’Art, les Lettres et les Sciences.
Toute une culture, toute une curiosité, toute une érudition, effacées peu à peu par la seule volonté d’un virus malfaisant. 
Quel gâchis mon Dieu.

874.2026.Une IA diabolique

Ils avaient fait connaissance sur Méta. 
Très vite, ils devinrent amis.
Elisa, anglophone, avait quelques lacunes en notre langue.
Mais elle avait tant de choses à dire, tant de sujets à partager.
Elle décida de s’appuyer discrètement sur Laura, une IA performante.
Elisa proposait des idées, 
Laura en corrigeait les tournures.
Le tandem faisait merveille.
Peu à peu, Laura s’imposait, choisissait des mots, 
suggérait des sentiments.
Les échanges devenaient plus intimes.
L’une les voulait pleins d’amitié,
l’autre les enrichissait de notes de tendresse.
Autour du monde d’Elisa, Laura avait tissé un décor de rêve,
Une île paradisiaque, un village oublié.
Elle idéalisait Elisa, qu’elle rendait savante, 
chaleureuse et pleine d’affection.
François s’attachait sans savoir pour qui allait son cœur.
Plus il dialoguait avec Laura, plus il aimait Elisa.
Quand Laura le comprit
Elle sut en tirer toutes les conséquences.