804.2026.Les Zarzem

 
Par curiosité, je me présente au concours d’entrée aux Arts et Métiers. Ça marche. Une nuit de train de Cannes à Paris puis Paris Lille et me voilà à poste. J’atteins ma case,  un espace étroit dans un immense dortoir : un lit, une armoire métallique, une table de nuit. Pour les toilettes, voir plus loin au fond de la pièce.
Ma malle est arrivée avant moi. Maman a eu soin de suivre scrupuleusement les directives : vêtements et rechanges, linge de corps, de toilette, blouses d’atelier, pantalons de travail, tenue de gym, chaussures, matériels scolaires, ouvrages divers ... Et, bien entendu, j’ai laissé la clé à Cannes.
Mon père me la fera parvenir collée dans une enveloppe avec un petit mot manuscrit,  chaleureux et bref : « Tiens idiot ! » Mais déjà les copains, que je ne connais pas encore, sont là. L’un me prête un cahier, un autre une blouse, le troisième une serviette. La fraternité gadzarique en action.
Blouse ? Blues ! Oh le triste ciel lillois, le sévère bâtiment des Arts, les paysages moroses, noirs et ces gens qui parlent bizarrement. Il me faut un cadenas pour fermer mon armoire métallique. Pas de problème, voici, en ville, un droguiste.Je voudrais dis-je, un cadenas à un jeune gars au comptoir. Hein ? Un ca-de-nas !, repris-je. Y a pô, me dit-il. Comment, y a pô ? Et ça dis-je en lui montrant derrière son dos, une caisse pleine de cadenas. Ah ! Un ca-d’-nô ? Du pur lillois. Allez  donc traduire « Arvet, ech kat qui skoff chuss tôt » ? 
Mais j’allai découvrir bien vite la chaleur de ces gens
Les gens du Nord - Ont dans leurs yeux le bleu - Qui manque à leur décor
Les gens du Nord - Ont dans le cœur le soleil - Qu'ils n'ont pas dehors

803.2026.L'allemande

 
Les vacances ont toujours une fin. Et nous voilà au lycée Masséna. Le bonheur, le calvaire des classes prépa. Au programme, des maths, des maths, des maths, beaucoup de  physique et, exceptionnellement, un peu de gym.
Nous étions devant la barre fixe. Je tentais une allemande. Non, pas une Germaine qui m’aurait trouvé à son goût mais une figure de sport. Vous connaissez ? 
Suspension bras tendus, prise d’élan par projection des jambes et du torse vers l’avant. A chaque oscillation, le corps prend plus de hauteur, il bascule et se retrouve à l’horizontale vers l’arrière. A ce moment précis, un coup sec sur les bras et on se retrouve en appui, le ventre contre la barre. On ne dira jamais assez la beauté des mouvements à la barre fixe. Enfin, en théorie ...
Pour ma part, victime d’un élan trop puissant, je ne maitrise plus mes mains, elles glissent, lâchent la barre. Je suis propulsé en arrière comme un boulet de canon, les jambes en avant. 
Cette propulsion cesse quand mes pieds rencontrent violemment le nez du prof qui tombe sur le cul. Simultanément, je chute sur le nez. Plus décent mais bien douloureux. Je saigne à flot. Jean Louis me conduit à l’infirmerie où l’infirmière, inquiète de le voir si blanc, lui sert une boisson alcoolisée. Et moi alors ? Elle me fourre des tampons  dans le nez. Plus de peur que de mal. Tout va s’arranger. Je n’avais rien perdu de mon charme naturel (ni le jardin de son éclat). 
Par contre, le prof, touché aux cervicales, restera absent quinze jours et surveillera désormais les agrès de côté.
On ne connait pas tous les risques du métier de prof.

802.2026.Une boisson diabolique

En vacances chez Don Camillo, les jours se succédaient tranquillement. 
Ce soir-là, le vicaire de la paroisse, un très jeune italien, vint nous rejoindre alors que nous terminions le repas. 
Il venait discuter de l’organisation de la procession prévue le lendemain. 
Don Camillo, nous gratifiant d’un discret clin d’œil, lui proposa de goûter à sa « grappa ». 
Un doigt pour les enfants, un verre Duralex, modèle de cuisine, bien copieux pour le visiteur. 
A peine, mes lèvres approchèrent-elles de la diabolique boisson, qu’elles en sentirent la brûlure.
Mon ami Ugh en faisait de même et, 
profitant d’une pause dans l’attention des débatteurs,
versa son liquide dans le verre du bon curé. Je versai illico le mien dans celui de Jean-Louis. 
Le jeune vicaire avala une gorgée. « Forte » dit-il sans autre commentaire plus explicite. Il est pourtant vrai que ce breuvage ressemblait davantage à de l’acide chlorhydrique pur qu’à une boisson civilisée.
" Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme " aurait-dit Michel Audouard.
Le protocole de la procession réglé, la discussion prenait fin. Le jeune abbé, Dieu ait son âme, avala son Duralex de genépi, d’un coup, d’un seul, sans frémir, sans tousser et nous salua sans autre forme de procès.
Scié le Don Camillo. Admiratifs les jeunes vacanciers.
Tels furent pris ceux qui croyaient prendre.

801.2026.Les edelweiss

 
Ce jour-là, Don Camillo avait accompagné un groupe de paroissiennes pour une rapide excursion en Italie. Certaines s’étaient laissé tenter par quelques acquisitions, certes  modestes mais néanmoins illicites. Or les douaniers veillaient. Ils faisaient le tour du train entre Vintimille et Menton. Comment faire ? Don Camillo en avait dissimulé beaucoup dans les replis des jambes de son pantalon de golf. A la question traditionnelle des douaniers, Don Camillo répondit d’un ton ferme « En haut rien à déclarer. En bas c’est réservé aux dames ». Ce n’était même pas un mensonge et le Seigneur ne fit donc qu’en sourire.
Cet autre jour, nous avions décidé d’aller aux edelweiss. Départ très matinal car le site était lointain. Nous avions chacun notre sac à dos. J’étais chargé du saucisson, des sardines, du fromage et des biscuits. Jean Louis portait le pain, le litre de rouge (j’en rougis encore) et les couverts. Et nous voilà longeant l’un des multiples ruisseaux affluents de la Tinée. Mais le Diable, mécontent de voir ces gamins loger chez un curé décida de nous mettre à l’épreuve. Il fit en sorte qu’on se perde de vue. Ugh devait être devant, j’accélérais le pas. Il raisonnait de même et en faisait autant. Bref, on marchait tous les deux, vite, très vite. Lassé, je finis par stopper et m’asseoir fatigué sur un rocher de la rivière. Un peu plus loin, Jean-Louis en avait fait autant. C’est ainsi que je me nourris de saucisson et de sardines sans pain alors que lui mangeait son pain sec arrosé d’une gorgée de rouge. Satisfait Satan nous permit les retrouvailles. 
Escaladant les rochers nous fîmes notre plein d’édelweiss. Une bien belle journée, une bien grosse fatigue. De retour à la cure, Ugh battit de record de sommeil, catégorie ado, en n’ouvrant l’œil ni la nuit, ni le jour qui suivit.

800.2026.Nature morte truite et camembert

J’ai toujours eu l’esprit de l’escalier. J’ai évoqué, mon ami Ugh avec l’aïoli, le repas de sauterelles et la turne enfumée à Centrale, mais d’autres épisodes me reviennent en mémoire après coup.
Parlons un peu de son parrain. Ce saint homme était curé à Saint Etienne de Tinée. Fils d’une famille de rudes chamoniards, c’était un grand costaud qui n’avait rien à envier au célèbre Don Camillo. Ayant oublié son nom, je l’appellerai désormais ainsi. L’Abbé était en effet un solide gaillard comme ses 6 frères, tous guides de montagne. J’avais fait sa connaissance lors d’un repas chez les Hugues. A la fin dudit repas, Madame Hugues lui proposa un camembert. Dépliant son opinel, l’avoir bien essuyé sur sa soutane, il trancha le malheureux fromage en deux moitiés et s’en servit une. Après quelques instants d’un silence surpris, notre hôtesse, fine mouche, l’invita à se resservir. Ce qu’il fit d’un des deux quarts restant ! Cet homme méritait le respect.
Jean Louis passait chez lui ses vacances estivales et, une année, il me proposa d’en faire autant. Excellente idée. C’est ainsi que chaque soir, nous nous retrouvions au presbytère servis par une bonne charmante et quelque peu hors d’âge.
Voulant m’honorer, Don Camillo avait décidé de me faire goûter une vraie truite. Sitôt dit, sitôt fait. Mais, à l’instar de celle de Schubert, la truite gigote et lâche l’hameçon. Elle tombe à la baille dans une petite vasque. Don Camillo se jette à l’eau et de son gigantesque corps fait un barrage improvisé. Il récupère le pauvre salmonidé. Indiscutablement au-dessous du gabarit permis mais Don Camillo n’en avait cure car de permis, il n’en avait aucun. Rentrant chez lui trempé comme Jésus baptisé au Jourdain, il courbe le chef sous les récriminations de la vieille bonne. Mais j’eus quand même droit à ce repas d’honneur. 
Ce curé n’était pas nécessairement un saint homme mais certainement un brave type.

799.2026.Un monceau de neurones.

 
Croquis matinal.
Jamais, la Physique n’a été aussi brillante qu’en ce début de XXème siècle. En quelques années, le Monde que l’on croyait déjà si grand a explosé, a gonflé éperdument. Il s’est hypertrophié des milliards de fois à la taille de la Galaxie puis d’une infinité de galaxies. Cet Univers qu’on croyait éternel, immobile, s’est découvert vivant, dynamique, explosif, issu d’un événement incommensurable, le Big Bang. On en a imaginé la taille, la forme, le passé et l’avenir. L’Univers est devenu gigantesque, multidimensionnel spatio-temporel. La marche vers l’infini s’est accélérée. Simultanément, la connaissance vers le Microcosme a progressé aussi vite. Les atomes se sont révélés complexes, obéissant à des lois au-delà de la compréhension humaine. La Mécanique Quantique est apparue avec son effrayante complexité. La marche vers l’infiniment petit venait rejoindre celle vers l’infiniment grand. Et même, la sage Mathématique s’est libérée des principes ancestraux en s’ouvrant aux géométries complexes voire à la magie des fractales. L’homme se dégageait du continu, du déterminisme, du rationnel de ses ancêtres.
Dans cette effervescence, des génies ont émergé. A foison. La photo, bien connue, prise lors du Congrès Solvay en 1927, en rassemble quelques-uns. On n’a jamais vu autant de neurones dans une seule image, la photo la plus intelligente de tous les temps. Les noms brillent au firmament de la Physique : Curie, Einstein, Schrödinger, Planck, Heisenberg, Dirac, de Broglie, Lorentz, Langevin, Pauli, Born, Bohr, Rutherford .. J'ose!
Lors, vous n'aurez estudiant oyant telle nouvelle - Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de leur nom ne s'aille resveillant, - Benissant tous ces noms de louange immortelle.