862.2026.Angoisse

 

« Je parie, dit madame Lepic, qu’Honorine a encore oublié de fermer les poules. »

Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit,le carré noir de sa porte ouverte.

« Poil de Carotte, va fermer les poules ! » dit-elle. « Mais, maman, j’ai peur. »

« Comment ? Un grand gars comme toi ! »

« Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.

Poil de Carotte lutte déjà contre sa couardise.

Les fesses collées, les talons plantés, il se met à trembler dans les ténèbres.Elles sont si épaisses qu’il se croit aveugle.

Parfois une rafale l’enveloppe, comme un drap glacé, pour l’emporter.

Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ?

Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l’ombre.

Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte, la ferme et se sauve, les jambes, les bras comme ailés.

Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière,

il lui semble qu’il échange des loques pesantes contre un vêtement neuf et léger.

Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations.

« C’est bien dit Madame Lepic, tu iras les fermer tous les soirs. »

(extraits libres du roman de Jules Renard)

861.2026.Sur le banc

 
Tante Berthe m’appelle. 
« Il est temps de passer à table, Jean, c’est l’heure du feuilleton ».
Un générique sautillant présente « Le gruyère qui tue ».
Francis Blanche, son compère Pierre Dac et Pierre Arnaud de Chassy-Poulay 
nous emmènent dans les épisodes désopilants de « Signé Furax »
qu’on suit avec ferveur depuis « Malheur aux barbus ». 
Un individu suspect vient de se trahir : il a dit  «indibutablement » au lieu de « indubitablement », 
c’est donc un Gzbrh, un extra-terrestre quoi ! L’épisode est bref.
La radio lance maintenant la réclame sur l’air de La Madelon: 
« Si vous voulez un savon de toilette, Qui soit au lait, Qui mousse et sente bon, 
Un seul nom doit vous venir en tête, Monsavon, Monsavon, Monsavon ». 
Jane Sourza dite Carmen et Raymond Souplex dit la Hurlette ronchonnent sur leur banc 
que les promoteurs veulent détruire.
Demain dimanche, ce sera « La famille Duraton ». Ca vous dit quelque chose ? 
 « Bien l’bonjour M’sieur Lévitan, Vous avez des meubles, vous avez des meubles, 
Bien le bonjour M’sieur Lévitan, Vous avez des meubles qui durent longtemps »
Ah, ces voix de la radio : Albert Simon et la météo, Albert Ducrocq  et Madame Soleil qui savaient tout. 
Ah, ces émissions comme « Les histoires extraordinaires » de Pierre Bellemare, 
les jeux de midi avec les frères Rouland, le jeu des 1000 francs avec Zappy Max,
les grosses têtes de Bouvard ou « Le masque et la plume » ...
C’était hier...

860.2026.Le tachykyklos

 
Le jeune Albert s’ennuyait ferme à l’Office Régional des Brevets.
Depuis qu’il avait obtenu ce modeste poste, il avait déjà vu bien des hurluberlus.
Il se souvenait encore de ce projet de voilier propulsé par le vent d’un ventilateur situé sur l’arrière.
Et ce chariot animé par un gros aimant judicieusement posé sur son avant.
Sans compter ce brevet de véhicule à roues carrées pour aller tout droit sur routes gondolées.
Et cette voiture électrique qui rechargeait sa batterie en roulant ...
Ce matin, un jeune chevelu entrait dans la boutique.
« Je viens Monsieur, breveter mon invention ».
« Très bien, lui dit Albert, nous allons voir cela ».
Le jeune chevelu déploya un plan griffonné sur un papier douteux.
C’était un ensemble à deux roues alignées pourvu d’un siège un peu rudimentaire.
« Mais, lui dit Albert en souriant, vous êtes un peu givré mon ami. 
On va bien sûr tomber en montant sur ce truc. Il n'y a rien de prévu pour se retenir.
Votre engin est contraire à la physique la plus élémentaire !"
Un peu désarçonné, le jeune chevelu s’enquit :
« Je pourrais mettre plus de roues, quatre peut-être? Ça tiendrait bien debout.
Ou peut-être des pieds plus conformes à la locomotion humaine ? »
Mais Albert d’enchaîner « Et si le chemin tourne qu’avez-vous donc prévu ? 
Il faudrait pour le moins rajouter un volant. 
Et s’il devait pleuvoir ? Mettez donc un abri ! Et avec, s'il vous plaît,un siège confortable.
Allons, allons, revenez me voir demain avec un bien meilleur projet ».
Le jeune chevelu, déçu reprit son plan douteux.

859.2026.Invasion

Un jour, il y a très longtemps, des hommes venus d’Afrique s’établirent peu à peu sur notre territoire.
Ils apportaient leur mode de vie, leur savoir et leur goût de l’Art.
Ils furent combattus, assimilés, épousés.
De l’union de ces peuples naquirent Chauvet et Lascaux.
Puis vinrent les Romains, conquérants sans pitié, qui soumirent la Gaule en imposant leur puissance.
Ils apportaient la Science, la Technologie, leur Génie de bâtisseurs et les Arts hérités de la Grèce et de l’Égypte.
Ils furent combattus, assimilés, épousés.
De l’union de ces peuples naquit le Pont du Gard.
Puis vinrent les peuples qu’on dit « barbares », Francs, Goths ou Burgondes.
Ils surent s’adapter à la civilisation locale et adoptèrent sa langue et la religion chrétienne.
Ils furent combattus, assimilés, épousés.
De l’union de ces peuples naquit le Pays des Cathédrales.
Aujourd’hui, une autre rencontre est en cours.
Des hommes et des femmes venus d’Afrique s’installent parmi nous
avec leurs traditions et leurs croyances.
Que deviendra cette rencontre ?

858.2026.Solitude


Et si c’était les Champs Élysées promis aux vertueux
Ou le vert Paradis de la Bible ou du Coran ?
Et si c’était la réincarnation
Régie par le karma ou la vie après la mort ?
Et si c’était, les atomes éternels
Créés dans les étoiles
Et rassemblés un jour
Et si c’était le retour
Dans le Grand Tout Cosmique
Ou bien la panspermie
Qui nous ferait voyager d’un monde à l’autre ?
Et si c’était la Solitude éternelle,
Le temps de penser à tout,
Le temps d’avoir déjà pensé à tout.
Et s’il y avait une âme,
Une conscience, un esprit, 
Une pensée, un souffle,
Une spiritualité, une étincelle 
Ou même un mystérieux effet quantique ?
Et peut-être,
Un cœur plus léger que la plume de Maät ?

857.2026.L'amitié

 
On avait décidé de venir à l’Orée,
Une petite place qu’on appelait d’Avon,
Discrète et chaleureuse avec ses dix maisons.
Des nouveaux arrivaient. Des anciens s’en allaient.
Josiane et son mari ont choisi d’y rester,
Comme Monique et Jean qui en firent autant.
Une amitié est née et les temps ont passé.
Cinquante ans d’amitié, ce n’est pas si courant.
Nos enfants y sont nés et ils y ont grandi
Puis les petits enfants vinrent nous voir ici.
Et puis un jour fatal, Est apparu le Mal.
Des peines et des peurs, Des joies et des frayeurs
Des moments de malheur Et d’autres de bonheur.
Aujourd’hui l’ambulance est venue
Le crabe avait gagné.
Maudit sois tu, saloperie.