851.2026.Le ponton

C’était un lac tranquille.
Éloigné de la ville.
L’Homme avait installé
Une planche penchée
Qui servait de ponton.
Pour pêcher le poisson,
Du temps de sa jeunesse,
Avec quelque hardiesse,
Jusqu’à l’extrémité,
Il osait avancer.
Ce n’était pas malin,
Il risquait un bon bain.
Qu’il faisait bon pêcher
La truite et le brochet !
On y trouvait aussi
Des ombles chevalier,
Qu’on a nommés ainsi.
Et restant tout au fond
La carpe et le gardon.
Ici point de voitures
Mais, on peut l’assurer,
De bien bonnes fritures.

850.2026.Gé/SR132

Depuis longtemps déjà les Oyatéens avaient observé que la troisième planète de l’étoile SR 132 
présentait toutes les conditions propices à la vie carbonée donc celle de leurs contemporains androïdes. 
Un satellite d’observation confirma ce qu’on pouvait espérer : cette planète, qu’ils baptisaient Gé, était déserte. 
Aucune vie ni végétale, ni animale. Rien. Du sable, du sable à perte de vue.
Le Haut Conseil autorisa son androformation conformément au Code Galactique.
Au temps galactique 0, des milliers d’engins automatisés furent envoyés 
pour semer partout une plante xérophyte que les instituts oyatéens avaient sélectionnée pour cette délicate mission.
Et les Oyatéens laissèrent le temps faire son œuvre.
En l’espace de quelques millions d’années locales, ces plantes s’étendirent partout 
et progressivement d’autres variétés végétales s’appuyant sur les anciennes, prirent la place. 
Peu à peu, Gé fut entièrement couverte de vastes forêts.
Ce n’est qu’au temps galactique 23 qu’une nouvelle sonde spatiale 
vint déposer sur Gé les germes de la vie animale.
Et les Oyatéens laissèrent le temps faire son œuvre.
Des animaux de plus en plus évolués apparurent en quelques millions d’années locales. 
Il en fallut 200 avant que ne surgisse une espèce nouvelle, bipède, ouvrière et particulièrement active. 
Cette population compléta l’androformation de la planète. 
Partout elle se multipliait, se regroupant en vastes communautés, dévégétalisant ici, revégétalisant ailleurs.
Au temps galactique 32, une sonde oyatéenne vint préparer l’arrivée des premiers colons. 
Après analyse, elle émit un bref message :
« Gé est désormais impropre à toute vie carbonée. Mission annulée »

849.Paysage sans rien

  
Si je l’avais nommée, « Paysage avec rien »
Eût-elle été la même ? Et voilà que survient
Le « Rien », et avec lui, ce qui est ou n’est pas.
Depuis les temps anciens, depuis l’Antiquité,
On pense à la question, Parménide est cité.
Il dit « Seul l’Être est ! Le Non-être n’est pas ! »
Des milliards de neurones se sont escagassés
A cogiter la chose. Et ce n’est pas fini.
Le Rien est-il Néant ? Thème métaphysique.
Ce sujet dérangeant, tel le sexe des anges,
Sartre, Heidegger, Hegel, toujours il nous dérange.
Le Rien est-ce le Vide ? Impossible en Physique,
C’est comme le Zéro ou même l’Infini.
Mon titre est donc gratuit ? Pourtant, je l’ai choisi.
Que voulais-je dire en agissant ainsi ?
Comme disait Devos, le Rien c’est quelque chose ?
Car, même si je gomme, reste la cellulose,
Les atomes, les quarks, un échange de forces.
La réalité fuit. Le problème se corse.
Et si, avant ce titre, j’avais mieux réfléchi ?

848.2026.La menace

On lui avait bien dit : « Fiche le camp d’ici,
Sinon tu vas bruler, ta maison est perdue.
Elle est dans la forêt, elle est trop isolée,
Le chemin est étroit, le camion des pompiers,
Qui est tellement large, ne saurait pas passer.
Les canadairs sont pris, ils sont à Sainte Croix
Et doivent s’occuper du petit monastère.
De plus, mon cher Monsieur, sachez, que voulez-vous,
Qu’en France, comme on le sait, ça brule un peu partout.
Le maire avait promis de faire livrer de l’eau
Pour un concitoyen ce n’est pas un cadeau.
Il allait réfléchir, mais tant de chose à faire.
Et d’ailleurs, ce Servant a mauvais caractère.
« Si je perds ma maison et ma bibliothèque
Et tous mes souvenirs, autant partir avec ».
Le chien mis à l’abri dormait dans le logis
Le chat s’était enfui, il n’était plus ici.
Alors le Servant sans perdre la boussole,
Lança la moto pompe. Il arrosa le sol
Ainsi que la maison et même le figuier.
Il fit tant et si bien que son bien fut sauvé.
Un bravo au Servant, il l’a bien mérité.

847.2026.Un accessoire essentiel.

 
Une fois de plus, l’homme imita la nature.
C’est le sujet du jour, celui de ma peinture.
Pour garder ses moutons, il copia la ronce
Afin que chacun, à la franchir, renonce.
Il s’agit d’une plante hargneuse et tenace
Qui pour vos pantalons est une vraie menace,
Car, à tout, elle accroche, des plantes au caleçon.
Avec chevaux de frise, hérissons, queues de cochon,
Elle garde les troupeaux, de vaches et de moutons.
Mais, on ne sait jamais quel est notre avenir !
On ignorait alors qu’elle allait devenir,
Un symbole de mort des camps de prisonniers,
Allant jusqu‘à cerner un pays tout entier. 
Mais aujourd’hui vieillie, rouillée, coupée,
Elle sied au promeneur et au peintre elle plait.
Il suffit d’ajouter un décor incertain,
Un ciel dans le couchant et un arbre au lointain
Un peu de brume pour cacher les ratés
Et le tableau est fait.
Admirez s’il vous plait.

846.2026.Les essentiels.


 
Jacques, mon grand-père, ne serait jamais sorti tout nu dans la rue.
Bien entendu, chemise et pantalon étaient utiles mais il n’oubliait jamais les essentiels.
D’abord, il y avait la casquette. 
Vous savez, sans elle, on risque un coup de froid sur la tête. Alors, il faut se la mettre quand il fait frisquet.
Et quand il y a la pluie, qu’est-ce qui vous en protège ?
Et sous le sacré cagnard du midi, hein, comment rester à l’ombre ?
Donc, le matin, on sort du lit, on met la casquette avant même d’avoir quitté la chemise de nuit.
Le pyjama, vous dites ? Laisser moi rire, c’est bon pour les bébés !
Ensuite, il faut le tablier.
En bonne toile, un peu rugueuse.
Il a fait son travail de la semaine même s’il reste quelques coins encore propres.
Il protège les autres vêtements, de la salissure, des éraflures. 
C’est l’endroit idéal pour nettoyer les mains du travailleur. 
Et n’est-il pas un signe d’appartenance, de noblesse ? 
Celui du boucher est blanc taché de roux comme les bœufs, celui du boulanger est gris empoussiéré de farine, celui du marchand de vins tout bleu avec des taches sombres. Chacun signe une profession.
Le troisième essentiel c’est la ceinture. Oui, la ceinture de flanelle, pas la taillolle. Trente centimètres de large, trois mètres de long, de quoi faire 3 tours de taille. Confortable. Au chaud, protégé contre les efforts lombaires. Avec elle, adieu rhumatismes, lumbagos ou maladies des reins. A porter dessous ou dessus la chemise, selon son élégance.
C’est ainsi que Jacques, muni des essentiels, ne sortait jamais nu dans les rues du Suquet.