« Je parie, dit madame Lepic, qu’Honorine a encore oublié de fermer les poules. »
Là-bas, tout au fond de la grande
cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit,le carré noir de sa porte ouverte.
« Poil de Carotte, va fermer les poules ! » dit-elle. « Mais, maman, j’ai peur. »
« Comment ? Un grand gars comme toi ! »
« Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
Poil de Carotte lutte déjà contre sa couardise.
Les fesses collées, les talons plantés, il se met à trembler dans les ténèbres.Elles sont si épaisses qu’il se croit aveugle.
Parfois une rafale l’enveloppe, comme un drap glacé, pour l’emporter.
Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ?
Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l’ombre.
Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte, la ferme et se sauve, les jambes, les bras comme ailés.
Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière,
il lui semble qu’il échange des loques pesantes contre un vêtement neuf et léger.
Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations.
« C’est bien dit Madame Lepic, tu iras les fermer tous les soirs. »
(extraits libres du roman de Jules Renard)






