807.2026.Lucien

Par un peu probable hasard, Lucien, jeune, habitait à Nice au 4 de la rue Barla comme ma tante Berthe. Du fond de ma mémoire, émerge un souvenir : celui de la magnifique boule de verre ciselé bleue qui ornait la rampe d’escalier. Je rencontrai Lucien en classe prépa puis au Concours des Arts.
Lucien était un charmeur. Les femmes succombaient naturellement  mais les hommes étaient aussi sensibles au capital de sympathie qu’il dégageait. Son sens de l’humour plaisait comme son célèbre  « Basses Alpes ! » qu’il émettait à chaque fois que quelqu’un demandait qu’on restât digne.
Il poursuivit son cursus par Supélec où il découvrit les beautés de l’électricité et leur mystérieuse association avec les nombres complexes.  Maitrisant toutes les subtilités de cette discipline, il offrit ses services à Alstom où il devint rapidement un commerçant de haut vol dont la science se limitait à évaluer le bénéfice par l’écart entre prix de vente et de revient. Sa chaleur humaine y fut bien utile. Pendant des années, il vécut en Asie partageant ses séjours entre la Corée, le Vietnam et la Chine. Il y fut vendeur de loco électriques, installateur d’usines, constructeur de lignes ferroviaire avec leur perfide transfert de technologie. C’est ainsi que Chinois et Coréens devinrent nos concurrents sur les marchés mondiaux.
Lors de ses épisodiques retours au pays, Raymonde l’attendait.  Et puis un matin, au lever, à la toilette, le fil s’interrompit. Sans histoire, sans bruit, sans cri, Lucien encore si jeune disparaissait.
Un immense pan de notre jeunesse s’envolait avec lui

806.2026.Milou

 
Aux Arts, les élèves étaient associés par petits groupes, les Strass. Un excellent moyen pour former ainsi un paquet de copains vite devenus des amis. Nous allions le rester pour la vie. Nous avions baptisé la nôtre  Olympe. En toute modestie. Il est vrai que nous étions les meilleurs et que ce qualificatif était bien mérité.
Milou en était. Un copain discret, intelligent et sérieux. Originaire de Marseille, il rentrait chez lui le dimanche alors que les autres, venus de plus loin, demeuraient à Aix en leur cagibs (Ben oui, leur chambre, quoi !) Le dimanche soir, nous l’attendions. Il apportait un sac de moules pour faire pardonner sa désertion. Nous nous en régalions ensemble.
Il aimait l’auto dérision. Son teinturier affichait « Linge sec 15 F le kg, mouillé 12 F ». Que croyez-vous qu’il fît ? Il mouilla son linge et le porta ainsi.  Un intelligent garçon disais-je !  
Ce dimanche-là, il était resté avec nous car nous avions choisi de déguster une bagna cauda. Rappelons la recette aux gens du Nord. Un faitout ou un tian largement empli d’huile d’olive. Y faire fondre câpres, ail et force anchois. A propos, nous, on peut préférer le féminin : une anchoie. Faire chauffer sur un petit feu de table. Y tremper fenouil, carottes, choux fleurs, radis, champignons, endives ou artichauts. Un délice. Surtout avec un rosé bien frais. Milou, sérieux et peu porté sur l’alcool, fut pris au piège et nous l’avons dû reconduire au lit. Il réussit néanmoins correctement l’interro du lendemain matin malgré un esprit encore bien embué. Un intelligent garçon disais-je !
A l’issu des Arts, il entra à l’Ecole Supérieure de Fonderie car il s’était découvert cette passion. Il en fit sa carrière professionnelle. Malheureusement, un véhicule imprudent nous l’enleva sur ses 57 ans.
Adieu mon ami Milou. On t’aimait bien. Tu le sais.

805.2026.Les Trad's

 
Mon cursus m’a amené à subir les traditions à Lille et de les infliger à Aix l’année suivante.
A Lille, on ne rigole pas avec la Tradition. Le carnet de Trad’s soigneusement calligraphié à l’encre de chine (mes amis lillois disaient « ankeudtchin ») où on rassemble les chants des conscrits, les poèmes, les déclarations d’amour, les hymnes. On apprend le respect dû à ces Anciens, on ne se déplace que sur les côtés des couloirs pour ne pas fouler les tapis virtuels, on ne peut se montrer en ville avec une personne du sexe opposé, on ne peut fumer que des cigarettes roulées à la main sur un papier dûment paraphé par un Ancien, on est sanctionné au moindre faux pas risquant la « Nationale », un large coup de tondeuse sur le dessus du crâne. Le conscrit n’oublie pas de vénérer le tramway et d’escalader les façades pour faire une déclaration d’amour aux jeunes admiratrices.
Mais en retour, après le repas du soir, étude obligatoire sous le contrôle strict des Anciens. Coucher imposé à 21 heures. L’un des Anciens est votre parrain. Il est là pour vous aider, vous distraire voire vous héberger pour les vacances.  
A Aix, c’est plutôt l’occasion de rigoler. Les promenades de nuit dans les ateliers, yeux bandés, la main sur l’épaule d’un Ancien qui se baisse progressivement, les projections dans les sombres escaliers où un Ancien hurle de douleur, alors que des matelas garantissent un arrêt en douceur. Angoisse. C’est aussi l’hymne au Tabagn’s, le bain dans les fontaines municipales, les guinches, les défilés en grande tenue sur le Mirab’s, où se transmettent les valeurs de Fraternité. Et le fameux match de rugby réservé aux non-sportifs où l’arbitre finit toujours à poil.  
On a beaucoup jasé sur les Trad’s. On jase beaucoup sur tout. Surtout si on ne sait pas. Et quand on jase bien, on peut devenir député, maire ou ministre.

804.2026.Les Zarzem

 
Par curiosité, je me présente au concours d’entrée aux Arts et Métiers. Ça marche. Une nuit de train de Cannes à Paris puis Paris Lille et me voilà à poste. J’atteins ma case,  un espace étroit dans un immense dortoir : un lit, une armoire métallique, une table de nuit. Pour les toilettes, voir plus loin au fond de la pièce.
Ma malle est arrivée avant moi. Maman a eu soin de suivre scrupuleusement les directives : vêtements et rechanges, linge de corps, de toilette, blouses d’atelier, pantalons de travail, tenue de gym, chaussures, matériels scolaires, ouvrages divers ... Et, bien entendu, j’ai laissé la clé à Cannes.
Mon père me la fera parvenir collée dans une enveloppe avec un petit mot manuscrit,  chaleureux et bref : « Tiens idiot ! » Mais déjà les copains, que je ne connais pas encore, sont là. L’un me prête un cahier, un autre une blouse, le troisième une serviette. La fraternité gadzarique en action.
Blouse ? Blues ! Oh le triste ciel lillois, le sévère bâtiment des Arts, les paysages moroses, noirs et ces gens qui parlent bizarrement. Il me faut un cadenas pour fermer mon armoire métallique. Pas de problème, voici, en ville, un droguiste.Je voudrais dis-je, un cadenas à un jeune gars au comptoir. Hein ? Un ca-de-nas !, repris-je. Y a pô, me dit-il. Comment, y a pô ? Et ça dis-je en lui montrant derrière son dos, une caisse pleine de cadenas. Ah ! Un ca-d’-nô ? Du pur lillois. Allez  donc traduire « Arvet, ech kat qui skoff chuss tôt » ? 
Mais j’allai découvrir bien vite la chaleur de ces gens
Les gens du Nord - Ont dans leurs yeux le bleu - Qui manque à leur décor
Les gens du Nord - Ont dans le cœur le soleil - Qu'ils n'ont pas dehors

803.2026.L'allemande

 
Les vacances ont toujours une fin. Et nous voilà au lycée Masséna. Le bonheur, le calvaire des classes prépa. Au programme, des maths, des maths, des maths, beaucoup de  physique et, exceptionnellement, un peu de gym.
Nous étions devant la barre fixe. Je tentais une allemande. Non, pas une Germaine qui m’aurait trouvé à son goût mais une figure de sport. Vous connaissez ? 
Suspension bras tendus, prise d’élan par projection des jambes et du torse vers l’avant. A chaque oscillation, le corps prend plus de hauteur, il bascule et se retrouve à l’horizontale vers l’arrière. A ce moment précis, un coup sec sur les bras et on se retrouve en appui, le ventre contre la barre. On ne dira jamais assez la beauté des mouvements à la barre fixe. Enfin, en théorie ...
Pour ma part, victime d’un élan trop puissant, je ne maitrise plus mes mains, elles glissent, lâchent la barre. Je suis propulsé en arrière comme un boulet de canon, les jambes en avant. 
Cette propulsion cesse quand mes pieds rencontrent violemment le nez du prof qui tombe sur le cul. Simultanément, je chute sur le nez. Plus décent mais bien douloureux. Je saigne à flot. Jean Louis me conduit à l’infirmerie où l’infirmière, inquiète de le voir si blanc, lui sert une boisson alcoolisée. Et moi alors ? Elle me fourre des tampons  dans le nez. Plus de peur que de mal. Tout va s’arranger. Je n’avais rien perdu de mon charme naturel (ni le jardin de son éclat). 
Par contre, le prof, touché aux cervicales, restera absent quinze jours et surveillera désormais les agrès de côté.
On ne connait pas tous les risques du métier de prof.

802.2026.Une boisson diabolique

En vacances chez Don Camillo, les jours se succédaient tranquillement. 
Ce soir-là, le vicaire de la paroisse, un très jeune italien, vint nous rejoindre alors que nous terminions le repas. 
Il venait discuter de l’organisation de la procession prévue le lendemain. 
Don Camillo, nous gratifiant d’un discret clin d’œil, lui proposa de goûter à sa « grappa ». 
Un doigt pour les enfants, un verre Duralex, modèle de cuisine, bien copieux pour le visiteur. 
A peine, mes lèvres approchèrent-elles de la diabolique boisson, qu’elles en sentirent la brûlure.
Mon ami Ugh en faisait de même et, 
profitant d’une pause dans l’attention des débatteurs,
versa son liquide dans le verre du bon curé. Je versai illico le mien dans celui de Jean-Louis. 
Le jeune vicaire avala une gorgée. « Forte » dit-il sans autre commentaire plus explicite. Il est pourtant vrai que ce breuvage ressemblait davantage à de l’acide chlorhydrique pur qu’à une boisson civilisée.
" Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme " aurait-dit Michel Audouard.
Le protocole de la procession réglé, la discussion prenait fin. Le jeune abbé, Dieu ait son âme, avala son Duralex de genépi, d’un coup, d’un seul, sans frémir, sans tousser et nous salua sans autre forme de procès.
Scié le Don Camillo. Admiratifs les jeunes vacanciers.
Tels furent pris ceux qui croyaient prendre.