798.2026.Ugh

Un mot sur mon copain. En ces temps anciens, on ne s’appelait que par le nom de famille. 
Le sien, Hugues, évoquant les indiens de nos westerns, nous convenait. 
Jean-Louis était d’une famille très modeste, sa Maman couseuse à domicile et son père pêcheur. Nous avions très vite lié amitié et allions régulièrement manger chez l’un ou l’autre. L’aïoli de Monsieur Hugues avec le poulpe qu’il avait attrapé et bien battu était parmi les plus robustes. De retour en classe, l’après-midi, nous cherchions à abattre les mouches de notre souffle empuanti d’ail.  L’amitié se renforçait au fil des dimanches de ski à Auron ou des escapades en famille au Logis du Loup. Souvenir d’un camping à Andon avec des sauterelles au menu. Très vite, trop vite, le Bac arriva avec ses révisions que nous partagions accompagnées du copieux gouter préparé par l’une de nos mères. Le jour de l’oral, alors que les copains attendaient fébrilement l’affichage des résultats, nous étions allés patienter au cinéma voir "la Guerre des Mondes". Puis ce fut la prépa où Jean Louis, plus brillant que moi, intégra Centrale.  Steak au poivre nappé de crème fraiche dans sa turne noyée de fumée ... 
Il épousa une cousine et choisit de faire carrière à la Banque où il resta jusqu’à l’arrivée des temps difficiles. Il se fit évincer et ne retrouva plus de travail. Nous nous retrouvions trop rarement autour d’un aïoli mais qui n’avait pas le goût de ceux de la jeunesse. 
Et un jour il nous quitta. Ses cendres furent éparpillées entre les iles, là où son père avait tant pêché. 
Une vie en 15 lignes mais je pense bien souvent à toi, Jean-Louis, Ugh, mon copain.


797.2026.Un point c'est tout.

 
Mon ami Francis me rappelle cette histoire. 
Les sondes spatiales Voyager ont été lancées en 1977. Il y a 48 ans. 
Leur mission principale consistait à survoler les planètes qui, on le sait, orbitent toutes dans le même plan. 
Puis les sondes ont quitté ce plan pour observer notre système solaire « vu d’en haut ». 
Naviguant à 17 km/s, Voyager 1 se trouve maintenant à 25 milliards de km de chez nous soit 170 fois la distance Terre-Soleil. 
Au passage, la plus proche étoile est encore 1500 fois plus loin. Elles y arriveront dans 60 millénaires : le temps qui nous sépare du Néandertalien ! 
Le 14 février 1990, Carl Sagan réussissait à convaincre la Nasa de photographier le Système solaire à 6 milliards de km : 
une image iconique sur laquelle on distingue le Soleil et 6 planètes. 
La Terre y apparait comme un minuscule point bleuté dans un artefact lumineux.  L’image la plus lointaine de la Terre. A cette occasion, Sagan a publié un texte dont j’extrais quelques lignes.
« Regardez ce point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous. Dessus se trouvent tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez jamais entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais vécu. La somme de nos joies et de nos souffrances. Des milliers de religions, d’idéologies et de doctrines économiques remplies de certitudes… sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil. Songez à notre soi-disant importance, aux rivières de sang déversées par tous ces généraux et empereurs ... pour devenir les maîtres temporaires d’une fraction… d’un point ... 
Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la vanité humaine que cette lointaine image. »
Tu as raison, Francis, comme ils restent vrais ces mots, comme on pense à eux en ces temps de vœux,
comme on aimerait que les grands du monde aient un peu plus de raison, 
comme on aimerait que les banlieues soient un peu plus tranquilles, 
comme on voudrait que nos amis profitent du bonheur et que la maladie les épargne.
Bonne Année à tous et longue vie à ce minuscule point bleuté.

796.2026.Ceci n'est pas une pipe.

 
Ceux qui ont assez d’âge s’en souviennent peut-être.
C'était en 1925. 
Paroles de Charles Louis Pothier, musique de Léon Raiter.
Berthe Sylva en avait fait le succès.
Une histoire un peu mélo. 
Ma Mère, Dette, la fredonnait souvent.
et c’est le cœur serré que je l’entends encore.
« C'est aujourd'hui dimanche
Tiens ma jolie maman
Voici des roses blanches
Toi qui les aimais tant
Et quand tu t'en iras
Au grand jardin, là-bas
Toutes ces roses blanches
Tu les emporteras »
Il y a si longtemps ...

795.2026.Le Train des Merveilles


Les ingénieurs ont parfois de curieuses idées. Où placer le conducteur de cet autorail ? Devant, derrière ? Ce sera sur le toit, dans une sorte de protubérance. En travers. Le conducteur n’aura qu’à tourner la tête à gauche s’il va vers l’avant, à droite s’il recule. C’est ainsi que je fis connaissance avec l’étrange autorail X3800 appelé, à juste titre, Picasso.
Il assurait alors la ligne Nice-Tende dite aujourd’hui Train des Merveilles. Et me voilà ce jour-là dans la bulle du toit en compagnie du mécano de service. « Tu veux conduire ? » « Volontiers » dis-je, avec mon assurance de futur ingénieur.
« Diable me questionnais-je, mais y a  pas de volant ! » Inutile en effet, l’autorail n’a qu’à suivre la voie. « L’accélérateur ? Au pied ? Non, la manette à gauche. Le débrayage ? Au pied, OK. Le changement de vitesses ? A droite ? Non, à gauche.  Le frein ? La pédale du milieu ? Non, un levier à droite ! Foutus ingénieurs !
« C’est simple, dit le mécano, mais n’oublies pas le double débrayage ».
« Tu relâches l’accélérateur. Tu débrayes. Tu pousses le levier de vitesses en position médiane. Tu embrayes. Tu accélères et, quand la moteur sonne bien, tu débrayes rapidement, pousses le levier de vitesse vers le bon rapport et tu embrayes avant que le régime moteur se soit trop ralenti. T’as compris ?" Oui fis-je assuré mais ne l’étant plus du tout. Et le compère de me laisser sa place.
Oh cette damnée pédale de débrayage que je prenais pour l’accélérateur, oh ce grand coup de frein au lieu du changement de rapport, oh ce sacré régime moteur qui tombait si vite, oh ces pauvres passagers sortis groggy de l’autorail et recherchant en zigzag la sortie de la gare. Merci le stagiaire !

794.2025.Un train de sénateur


Un sénateur c’est pépère. 
Mais un train, ça l’est tout autant. Votre voiture atteint 100 km/h en 10 secondes. 
Le train, lui, il lui en faut 100. Le mécanicien dose parcimonieusement la vapeur pour lancer la machine.
Trop peu et c’est un démarrage qui n’en finit pas. 
Un poil de trop et c’est le patinage, la roue tourne comme une folle mais le train reste sur place. Il faut injecter un peu de sable sous les roues pour que le monstre d’acier consente à s’ébranler. Délicat dosage. 
Au freinage, même topo. Votre voiture s’arrête en 100 mètres. Votre train lui en demande 800. Si le mécano manque de tact, freine un peu trop, la rotation de la roue est stoppée net mais tout le train part en glissade sur plus d’un kilomètre.
Le matin je montais dans la loco en gare de Cannes, direction Nice ou Marseille selon l’humeur. 
Quel bonheur, dans les tunnels de respirer à pleins poumons l’acre fumée poussiéreuse. 
Et le retour, dans l’Estérel, quand on décrassait la cheminée, éjectant dans la nature un noir nuage de suie sur les mimosas d’or.
En cette fin d’après-midi, je rentrai de Nice lorsque je notai que mon train n’avait pas ralenti avant la gare saisonnière de Villeneuve-Loubet. J’en fis la remarque au mécano. Merde dit-il en freinant à fond. 
Et les passagers potentiels, debout sur le bord de la voie, eurent la surprise de voir passer sous leur nez un convoi d’acier en patinage artistique pour s’arrêter un kilomètre plus loin.

793.2025. Le train

Dans l’Antiquité, j’étais stagiaire, élève-ingénieur, dans le bureau d’études  de la SNCF à La Bocca en compagnie de mon ami Lucien. 
On y étudiait le ré usinage des roues de train. En effet, ces malheureuses sont bien maltraitées au cours de leur carrière 
et il est nécessaire de les remettre en état régulièrement. L’énergie cinétique d’un train c’est 200 fois celle d’un 10 tonnes. Pas facile à maitriser. 
De plus, le frottement des roues d’acier sur un rail d’acier n’y aide en rien. Un freinage trop accentué cause inévitablement un patinage, la roue bloquée glisse sur le rail et un beau méplat se forme. 
De même, au démarrage, vouloir mettre trop de puissance génère le même problème. Il faut beaucoup de doigté et de légèreté au mécanicien. 
S’y ajoutent les heurts à chaque intervalle entre rails successifs. Bref, il convient de ré usiner de temps en temps ces malheureuses du moins tant qu’il leur reste assez de matière.   
A vrai dire, avec Lucien nous prenions plus de temps à parcourir la riche bibliothèque du lieu, bien dotée en San Antonio, qu’à nous interroger sur la mécanique des frottements ou à nous demander pourquoi ces roues présentent une étrange double conicité terminée par une joue latérale. 
Et pourtant, quelle belle preuve de l’intelligence humaine. En effet, les deux roues d’un essieu de train sont solidaires : elles tournent forcément à la même vitesse. 
Or, lors d’une courbe, la roue extérieure doit décrire une courbe plus étendue que celle de la roue interne. On connait ça pour les roues arrière des voitures. Pour éviter frottement de l’une ou patinage de l’autre, on a inventé le différentiel. Ce dispositif rattrape la différence entre les deux trajets. Ce n’est pas le cas du train. Ici, pas besoin d’un mécanisme compliqué, tout est résolu par la conicité des roues. Tout naturellement, la roue externe va glisser latéralement et adopter un plus grand diamètre pendant que, simultanément, la roue interne se décale d’autant vers un diamètre plus petit. Ainsi le tour est joué : à vitesse de rotation égale, la roue externe parcourt un chemin plus long et le train s’adapte au virage de la voie. En ligne droite, les deux roues se régulent automatiquement sur un rayon identique.
Chapeau!