868.2026.Au Presbytère

 

Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître.
Il est bien des espèces de croyants, des Cénobites aux Anachorètes mais nous parlons ici des seuls Abondinites. 
Accueillis au Presbytère, ils se doivent d'en respecter la Règle.
Les Supérieurs savent y montrer tantôt la sévérité d’un maître, tantôt la tendresse d’un père.
Ils font preuve de tolérance sans toujours sanctionner du bâton.
L’obéissance, le silence et l’humilité sans être  interdits sont fortement déconseillés.
Les frères parleront à tour de rang, s’ils sont capables d’édifier les auditeurs.
Ils pourront participer au travail de cuisine, hors cause de maladie.
Les offices, les psaumes, les laudes et les alléluias sont facultatifs mais l’heure apéritive doit être respectée.
Une heure avant le repas, les frères recevront chacun, une pinte de champagne et des morcels friands afin qu’au repas venu ils puissent manifester un grand appétit.
Une douzaine d’hémines de ce breuvage suffiront à chacun pour la journée.
Les instruments des bonnes œuvres, service du vin et bonne chère, seront fournis à chacun des pèlerins résidents ou de simple passage.
Quatre mets cuits suffiront aux repas quotidiens. Celui qui ne pourrait pas manger d’un plat pourra se refaire avec l’autre.
Il conviendra cependant d’éviter tout excès, afin que les frères ne soient jamais surpris par l’indigestion.
Pour le logement des hôtes, il y aura, en nombre suffisant, des lits garnis de douces courtepointes.
Ainsi seront assurés aux pèlerins une retraite spirituelle, un séjour cénobitique et le confort des estomacs chez les Abondinites.

867.2026.Les inconnues

 
L’Univers est-il infini. Quelle en est la forme ? Quel en sera le futur ? 
N’a-t-il que quatre dimensions ? Et pourquoi voyons-nous en trois ?
Qu’est-ce que la matière noire et l’énergie sombre. Où est l’antimatière ?
Et la mystérieuse entropie ? Pourquoi vieillissons-nous ?
Le temps qui fuit, est-il bien relatif et quelle en est la flèche ?
Pourquoi le quantique est-il si bizarre ? Comment concilier relativité et quantique ?
L'Univers est-il compréhensible par le cerveau qu’il a produit ?
Comment la matière a-t-elle créé la vie ? 
Comment les neurones produisent-ils le subjectif ?
Tout mon Être est-il contenu dans une cellule d’ADN ? 
Existe-t-il des champs morphiques ?
Que sais-je de La Terre et son climat ?
Le monde est-il rationnel ? Au moins, est-il régulier donc prédictible ?
L'ambition de tout savoir est-elle vaine ? Dieu existe-t-il ?
Et puis, pourquoi 150 milliards de déficit et pourquoi suis-je nul en piano ...
Le silence de ces inconnues ne m’effraye pas. Il m’amuse.

866.2026.Surboums

 
Ce soir, les voisins font la fête. Ils écoutent de la musique.
Les notes les plus élevées s'atténuent. Seules se propagent les graves.
De chez moi, on n'entend qu'elles. Boum boum boum.
Le même boum boum boum quel que soit le thème musical.
Jazz, scat, saoul, disco, reggae, bruits,
Rythmes fabriqués en série. Je déteste.
Nous étions quelques bons copains. De vrais amis.
On avait nos surboums et même le thé au Municipal.
Tangos, la Cumparsita, Piazolla, Gardel, La Paloma, El choclo,
Et paso dobble, Espana cani, El gato, Valencia, Paquita ou Olé Torero.
Et la valse, viennoise ou musette, Strauss, Aimable, Mascarade, Faust, Barcarolle.
Musique ringarde, de droite extrême ? Assumée et même, entre deux danses, du classique.
Adagios d’Albinoni ou de Barber, l’air de la corde de sol,
Asturias, Aranjuez ou Pavane
L’hiver, L’Ave Verum et le dramatique Requiem.
Bien loin du Boum boum boum.

865.2026.Impression, soleil couchant

A mes heures de loisir, il m’arrivait d’aller voir l’imprimerie d’Armand Spagnoli.
Le magasin était étroit et profond. En silence, Antoine son unique employé travaillait devant ses casses typographiques. Il prenait les caractères de plomb, un à un, et les assemblait dans son composteur pour former les lignes de texte. 
Ces lignes se regroupaient en une page et plusieurs pages, réunies dans un savant désordre, formaient une planche qu’il appelait la forme.
À gauche, régnait la presse Heidelberg. Elle me fascinait. Ses rouleaux répartissaient l’encre sur la forme. Puis le grand cylindre venait y appuyer la feuille dans un mouvement synchrone de celui de la forme. Je perçois encore le bruit régulier de la mécanique, le claquement des feuilles, et cette odeur d’encre qui imprégnait tout l’atelier.
Au milieu de l’atelier se dressait le monstre : le massicot. Sa longue lame pouvait trancher d’un seul coup une épaisse pile de papier. Je le regardais avec respect et un peu de méfiance.
Tout au fond, un petit appendice abritait un bassin à deux bacs. C’était là qu’on allait se laver les mains, noircies par l’encre et le plomb. Merci, pâte Arma.
Près de quatre-vingts ans ont passé. Les machines ont disparu, les hommes aussi mais le magasin est encore là.
Il me suffit de fermer les yeux pour retrouver cette petite imprimerie : ses bruits, ses odeurs, ses feuilles fraîchement imprimées … et le regard émerveillé d’un petit garçon.

864.2026.La récré

  
Pour les solitaires, quoi de mieux que le Cerceau, ce cercle magique 
qui tient tout seul, franchit les obstacles et descend les escaliers. 
Ou bien la Carriole à roulements à billes
Dévaler la rue de la Bonde dans un vacarme assourdissant, quel bonheur !
Pour les pépères, les Billes. Entre ses jambes écartées, un casteou de 4 ou de 10. 
Celui qui le détruit empoche les billes et prend la place. 
Ou le Circuit Auto dessiné à la craie, en propulsant d’un doigt une capsule de Vichy 
ou un « Water » (le précieux bouchon d’encrier Waterman).
Plus active, la Marelle. Le parcours à cloche-pied de la Terre jusqu’au Ciel. 
Plus viril, le Jeu du Couteau : planter sa lame en territoire ennemi pour conquérir du terrain. 
Et pour les filles aussi, le Saut à la Corde qu'elles pratiquaient avec grâce.
Enfin, les jeux de groupe. L'incontournable Cache-cache, le Foot au Carré au-dessus de la voie ferrée, 
face à l’Hôpital Saint-Dizier, et Chat Perché dans la cour du Mont Chevalier.
Pour se défouler, le Saute-mouton s’imposait. Sa variante « Viande »,  redoutée des instits sous le platane
où une équipe sautait sur les dos pliés de l’autre. Merci les reins !
Et le si gentil Jeu du Mouchoir, souvenir de la colo de St Vallier et tous les autres ..

863.2026.Terreur

Ce jour-là nous avions  organisé un grand jeu de cache-cache. 
Les coins cachés ne manquaient pas au Suquet. 
Pour ma part, je repérai une entrée de maison 
rue du Suquet entre Terrassier et Graille. 
Je poussai la porte. Elle s’ouvrait dans le mauvais sens. 
Le principe de précaution n’avait pas encore sévi. 
Devant moi, un long couloir sombre et fatigué 
aux tomettes encore un peu cernées de blanc, vous savez le « Raidur ». 
Au fond, un escalier conduisant aux étages. 
J’entrai et reculai pour me glisser derrière la porte. 
Je restais immobile dans le silence, 
percevant à peine les cris étouffés des enfants qui jouaient dehors. 
Le temps s’éternisait. 
Soudain, dans l’escalier, parut un homme. Il portait une hache. 
M’apercevant il s’élança vers moi menaçant 
en brandissant son arme. J’étais coincé, terrifié. 
Par quel miracle ai-je pu oser avancer vers la menace 
puis franchir la porte et m’enfuir ? 
Ce n’est que dehors que je pris conscience d’un liquide tiède. 
Pauvre type. Comment peut-on être aussi con ? 
Dieu lui a peut-être pardonné. Moi pas.