Peu à peu des agrégats d'une protéine s'étaient développés dans ses neurones. Les souvenirs se faisaient flous, évanescents.
Quelquefois un éclair de conscience lui
rappelait des moments inoubliables qu’elle tentait de ne pas oublier. La naissance de sa fille, un amour qui
allait durer toute une vie. Cet autre espace de bonheur, la naissance du fils. Et puis les arrivées bénies des petits enfants. A la mention de ces noms chéris, un sourire fugace
apparaissait parfois sur son visage fatigué.
Cet amour des enfants, elle en avait fait son métier, la joie sereine, sans cesse renouvelée, de ses années
d’enseignement. Aujourd’hui encore, du fond de l’abime, son cerveau épuisé
réagissait encore aux erreurs d’accord du participe passé. 40 ans de lutte contre l'ignorance, 40 ans d'enseignement, 40 ans de bonheur, .
Émergeaient aussi ces soirées
studieuses dans son monde à elle, son bureau, ses copies, ses murs
remplis de livres jusqu’au plafond. On y trouvait les siens, modestes et tout
dévoués à l’école, mêlés à ceux des grands auteurs, le cher La Fontaine, l’aimé
Molière, Alain, le sage, Montaigne et son chat, Camus, les Budés, l'incontournable Aristote et la thèse commencée sur Bachelard. Une lutte sans fin pour enseigner ce qui fait l’Homme,
le merveilleux monde de la Culture.
Plus rarement apparaissaient des lueurs, des
fulgurances, sur les questions venues plus tard. Dieu ? La vie après la mort ? Les grands mythes ? Similitude des religions mondiales ? Cultures boréales ?
Et puis enfin l’IA. Une curiosité de philosophe apparue dès l’apprentissage de
la lecture et sans cesse maintenue, sa vie durant, pour l’Art, les Lettres
et les Sciences.
Toute une culture, toute une curiosité, toute
une érudition, effacées peu à peu par la seule volonté d’un virus malfaisant.
Quel
gâchis mon Dieu.






