865.2026.Impression, soleil couchant

A mes heures de loisir, il m’arrivait d’aller voir l’imprimerie d’Armand Spagnoli.
Le magasin était étroit et profond. En silence, Antoine son unique employé travaillait devant ses casses typographiques. Il prenait les caractères de plomb, un à un, et les assemblait dans son composteur pour former les lignes de texte. 
Ces lignes se regroupaient en une page et plusieurs pages, réunies dans un savant désordre, formaient une planche qu’il appelait la forme.
À gauche, régnait la presse Heidelberg. Elle me fascinait. Ses rouleaux répartissaient l’encre sur la forme. Puis le grand cylindre venait y appuyer la feuille dans un mouvement synchrone de celui de la forme. Je perçois encore le bruit régulier de la mécanique, le claquement des feuilles, et cette odeur d’encre qui imprégnait tout l’atelier.
Au milieu de l’atelier se dressait le monstre : le massicot. Sa longue lame pouvait trancher d’un seul coup une épaisse pile de papier. Je le regardais avec respect et un peu de méfiance.
Tout au fond, un petit appendice abritait un bassin à deux bacs. C’était là qu’on allait se laver les mains, noircies par l’encre et le plomb. Merci, pâte Arma.
Près de quatre-vingts ans ont passé. Les machines ont disparu, les hommes aussi mais le magasin est encore là.
Il me suffit de fermer les yeux pour retrouver cette petite imprimerie : ses bruits, ses odeurs, ses feuilles fraîchement imprimées … et le regard émerveillé d’un petit garçon.

864.2026.La récré

  
Pour les solitaires, quoi de mieux que le Cerceau, ce cercle magique 
qui tient tout seul, franchit les obstacles et descend les escaliers. 
Ou bien la Carriole à roulements à billes
Dévaler la rue de la Bonde dans un vacarme assourdissant, quel bonheur !
Pour les pépères, les Billes. Entre ses jambes écartées, un casteou de 4 ou de 10. 
Celui qui le détruit empoche les billes et prend la place. 
Ou le Circuit Auto dessiné à la craie, en propulsant d’un doigt une capsule de Vichy 
ou un « Water » (le précieux bouchon d’encrier Waterman).
Plus active, la Marelle. Le parcours à cloche-pied de la Terre jusqu’au Ciel. 
Plus viril, le Jeu du Couteau : planter sa lame en territoire ennemi pour conquérir du terrain. 
Et pour les filles aussi, le Saut à la Corde qu'elles pratiquaient avec grâce.
Enfin, les jeux de groupe. L'incontournable Cache-cache, le Foot au Carré au-dessus de la voie ferrée, 
face à l’Hôpital Saint-Dizier, et Chat Perché dans la cour du Mont Chevalier.
Pour se défouler, le Saute-mouton s’imposait. Sa variante « Viande »,  redoutée des instits sous le platane
où une équipe sautait sur les dos pliés de l’autre. Merci les reins !
Et le si gentil Jeu du Mouchoir, souvenir de la colo de St Vallier et tous les autres ..

863.2026.Terreur

Ce jour-là nous avions  organisé un grand jeu de cache-cache. 
Les coins cachés ne manquaient pas au Suquet. 
Pour ma part, je repérai une entrée de maison 
rue du Suquet entre Terrassier et Graille. 
Je poussai la porte. Elle s’ouvrait dans le mauvais sens. 
Le principe de précaution n’avait pas encore sévi. 
Devant moi, un long couloir sombre et fatigué 
aux tomettes encore un peu cernées de blanc, vous savez le « Raidur ». 
Au fond, un escalier conduisant aux étages. 
J’entrai et reculai pour me glisser derrière la porte. 
Je restais immobile dans le silence, 
percevant à peine les cris étouffés des enfants qui jouaient dehors. 
Le temps s’éternisait. 
Soudain, dans l’escalier, parut un homme. Il portait une hache. 
M’apercevant il s’élança vers moi menaçant 
en brandissant son arme. J’étais coincé, terrifié. 
Par quel miracle ai-je pu oser avancer vers la menace 
puis franchir la porte et m’enfuir ? 
Ce n’est que dehors que je pris conscience d’un liquide tiède. 
Pauvre type. Comment peut-on être aussi con ? 
Dieu lui a peut-être pardonné. Moi pas.

862.2026.Angoisse

 

« Je parie, dit madame Lepic, qu’Honorine a encore oublié de fermer les poules. »

Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit,le carré noir de sa porte ouverte.

« Poil de Carotte, va fermer les poules ! » dit-elle. « Mais, maman, j’ai peur. »

« Comment ? Un grand gars comme toi ! »

« Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.

Poil de Carotte lutte déjà contre sa couardise.

Les fesses collées, les talons plantés, il se met à trembler dans les ténèbres.Elles sont si épaisses qu’il se croit aveugle.

Parfois une rafale l’enveloppe, comme un drap glacé, pour l’emporter.

Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ?

Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l’ombre.

Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte, la ferme et se sauve, les jambes, les bras comme ailés.

Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière,

il lui semble qu’il échange des loques pesantes contre un vêtement neuf et léger.

Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations.

« C’est bien dit Madame Lepic, tu iras les fermer tous les soirs. »

(extraits libres du roman de Jules Renard)

861.2026.Sur le banc

 
Tante Berthe m’appelle. 
« Il est temps de passer à table, Jean, c’est l’heure du feuilleton ».
Un générique sautillant présente « Le gruyère qui tue ».
Francis Blanche, son compère Pierre Dac et Pierre Arnaud de Chassy-Poulay 
nous emmènent dans les épisodes désopilants de « Signé Furax »
qu’on suit avec ferveur depuis « Malheur aux barbus ». 
Un individu suspect vient de se trahir : il a dit  «indibutablement » au lieu de « indubitablement », 
c’est donc un Gzbrh, un extra-terrestre quoi ! L’épisode est bref.
La radio lance maintenant la réclame sur l’air de La Madelon: 
« Si vous voulez un savon de toilette, Qui soit au lait, Qui mousse et sente bon, 
Un seul nom doit vous venir en tête, Monsavon, Monsavon, Monsavon ». 
Jane Sourza dite Carmen et Raymond Souplex dit la Hurlette ronchonnent sur leur banc 
que les promoteurs veulent détruire.
Demain dimanche, ce sera « La famille Duraton ». Ca vous dit quelque chose ? 
 « Bien l’bonjour M’sieur Lévitan, Vous avez des meubles, vous avez des meubles, 
Bien le bonjour M’sieur Lévitan, Vous avez des meubles qui durent longtemps »
Ah, ces voix de la radio : Albert Simon et la météo, Albert Ducrocq  et Madame Soleil qui savaient tout. 
Ah, ces émissions comme « Les histoires extraordinaires » de Pierre Bellemare, 
les jeux de midi avec les frères Rouland, le jeu des 1000 francs avec Zappy Max,
les grosses têtes de Bouvard ou « Le masque et la plume » ...
C’était hier...

860.2026.Le tachykyklos

 
Le jeune Albert s’ennuyait ferme à l’Office Régional des Brevets.
Depuis qu’il avait obtenu ce modeste poste, il avait déjà vu bien des hurluberlus.
Il se souvenait encore de ce projet de voilier propulsé par le vent d’un ventilateur situé sur l’arrière.
Et ce chariot animé par un gros aimant judicieusement posé sur son avant.
Sans compter ce brevet de véhicule à roues carrées pour aller tout droit sur routes gondolées.
Et cette voiture électrique qui rechargeait sa batterie en roulant ...
Ce matin, un jeune chevelu entrait dans la boutique.
« Je viens Monsieur, breveter mon invention ».
« Très bien, lui dit Albert, nous allons voir cela ».
Le jeune chevelu déploya un plan griffonné sur un papier douteux.
C’était un ensemble à deux roues alignées pourvu d’un siège un peu rudimentaire.
« Mais, lui dit Albert en souriant, vous êtes un peu givré mon ami. 
On va bien sûr tomber en montant sur ce truc. Il n'y a rien de prévu pour se retenir.
Votre engin est contraire à la physique la plus élémentaire !"
Un peu désarçonné, le jeune chevelu s’enquit :
« Je pourrais mettre plus de roues, quatre peut-être? Ça tiendrait bien debout.
Ou peut-être des pieds plus conformes à la locomotion humaine ? »
Mais Albert d’enchaîner « Et si le chemin tourne qu’avez-vous donc prévu ? 
Il faudrait pour le moins rajouter un volant. 
Et s’il devait pleuvoir ? Mettez donc un abri ! Et avec, s'il vous plaît,un siège confortable.
Allons, allons, revenez me voir demain avec un bien meilleur projet ».
Le jeune chevelu, déçu reprit son plan douteux.